La voix de Memnon
La statue qui chantait au lever du soleil : la légende et les témoignages antiques des colosses de Memnon.

Dans les textes de la Description
Deux colosses assis veillent sur la plaine, et l’un d’eux chantait. Les ingénieurs rassemblent tous les témoins antiques. Strabon d’abord, venu avec le préfet Ælius Gallus : « Là sont deux colosses monolithes, peu distans l’un de l’autre : l’un est encore entier, et la partie supérieure de l’autre a été renversée, dit-on, par un tremblement de terre. C’est une opinion générale, qu’une fois tous les jours un son tel que celui qui proviendrait d’un coup léger, sort de la partie de la statue restée sur le siége et sur le piédestal. »
Puis Pline : la statue « rend tous les jours un son au lever de l’aurore ». Tacite raconte la visite de Germanicus à « la statue de pierre de Memnon, qui rend un son dès qu’elle est frappée par les rayons du soleil ». Juvénal, en route pour son exil, évoque « la statue mutilée de Memnon », là « où l’antique Thèbes est ensevelie sous les débris de ses cent portes ».
Pausanias, enfin, l’a entendue : « tous les jours, au lever du soleil, il rend un son tel que celui des cordes d’une cithare ou d’une lyre, qui, étant fortement tendues, viendraient à se rompre. » Il ajoute un détail précieux : les Thébains « nient que ce soit Memnon ; car ils prétendent que c’est Phamenoph, né dans leur pays ».
Les récits grossissent avec le temps. « Tous les auteurs de l’antiquité que nous avons cités, s’accordent sur la qualité merveilleuse de la statue de Memnon : elle faisait entendre une sorte de craquement, une espèce de son semblable à celui d’une corde d’instrument qui se rompt, un bruit pareil à celui qui résulte du choc d’un caillou sur une pierre sonore. » Plus tard, on lui prêtera la faculté « d’exprimer sa joie à l’apparition de l’aurore, qu’ils disent être sa mère, et de répandre des larmes à la disparition du jour ».
Les ingénieurs tranchent en hommes des Lumières : « De quelque nature qu’ait été le son provenant du colosse, on ne peut douter qu’il ne soit le résultat d’une fraude pieuse. » Les inscriptions des visiteurs montrent que la voix ne se faisait pas entendre tous les jours, « mais bien à de certains jours et à de certaines heures que les prêtres choisissaient ». Puis elle s’est tue : « Postérieurement aux IVe et Ve siècles de l’ère vulgaire, aucun écrivain, soit chrétien, soit mahométan, ne parle plus de la voix de Memnon. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. II, chap. IX, sect. II, § IV-VII (Jollois et Devilliers).
Deux siècles plus tard
Les colosses représentent Amenhôtep III (vers 1390-1352 av. J.-C.), dont le nom grec Aménophis est bien le « Phamenoph » des Thébains cité par Pausanias. Hauts d’environ 18 m, taillés chacun dans un bloc de quartzite, ils gardaient l’entrée de son immense temple funéraire, aujourd’hui presque entièrement disparu. Les Grecs y ont reconnu Memnon, héros éthiopien tué devant Troie et fils de l’Aurore.
Le séisme de 27 av. J.-C. fissure le colosse nord. C’est après cet accident que le « chant » apparaît. L’explication admise aujourd’hui est physique, non sacerdotale : au lever du soleil, le réchauffement de la pierre et l’évaporation de la rosée dans les fissures provoquaient un léger craquement. Vers 199 apr. J.-C., la statue est restaurée avec des blocs ajoutés, peut-être sous Septime Sévère ; la fissure comblée, le chant cesse.
Depuis 1998, une mission dirigée par l’archéologue Hourig Sourouzian fouille le temple d’Amenhôtep III derrière les colosses. Elle a dégagé et redressé plusieurs autres statues colossales du roi, dont certaines ont été remises debout ces dernières années, redonnant une idée de l’entrée telle que la voyaient les visiteurs romains.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. II, chap. IX, sect. II, § IV-VII (Jollois et Devilliers).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités II, pl. 20.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.