Karnak : la forêt de 134 colonnes

Cent trente-quatre colonnes dans une seule salle : la grande salle hypostyle de Karnak.

Les ruines de la salle hypostyle de Karnak.
Les ruines de la salle hypostyle de Karnak. Description de l’Égypte, Antiquités III, pl. 18. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Il suffit de franchir un pylône. « Si l’on traverse le pylône, on se trouve dans le monument le plus extraordinaire de la magnificence égyptienne : c’est une vaste salle dont les plafonds sont portés par cent trente-quatre colonnes de proportions colossales, où tout signale la somptuosité des anciens rois de l’Égypte. C’est en général le propre des grands monumens de produire dans l’ame du spectateur de vives émotions. La solitude profonde semble ajouter aux dimensions colossales et à l’étendue de celui qui nous occupe. »

L’imagination remplit aussitôt la salle. « Ici, peut-être, se voyaient ces trois cent quarante-cinq statues de souverains pontifes, tous nés l’un de l’autre, que les prêtres Égyptiens montrèrent à Hécatée. […] Ici les rois, livrés aux soins du gouvernement, s’occupaient de régler les intérêts des moindres de leurs sujets ; ici le souverain, assis sur son trône, rendait la justice. »

Puis les chiffres, qui disent mieux que tout la démesure : les colonnes de l’allée centrale « contiennent chacune plus de deux cents mètres cubes » ; les autres ont « de hauteur totale […] treize mètres : leur diamètre inférieur est de deux mètres et huit dixièmes ». Tout est sculpté : « Les dés, les architraves, sont couverts d’hiéroglyphes. »

Les ingénieurs comprennent le jeu de la lumière. Au-dessus des colonnes moins hautes, les bâtisseurs ont ménagé de grandes baies garnies de claustras de pierre, « dont l’objet est de diminuer la trop grande lumière qui aurait pénétré par ces ouvertures, en laissant à l’air un libre passage », dans un pays « où la vivacité de la lumière fatigue la vue ».

Ils montent sur les terrasses et rêvent les soirées antiques : « elles pouvaient servir de promenoirs, où les anciens habitans du palais venaient, à la chute du jour, respirer la fraîcheur ; peut-être même y passaient-ils les belles nuits d’été ».

Mais ils voient aussi la menace. « Aucune des énormes colonnes que présente en si grand nombre la salle hypostyle, n’a éprouvé de dégradation notable […] quelques-unes seulement ont perdu leur aplomb ; ce que l’on doit attribuer au peu de fermeté du terrain, qui est maintenant […] pénétré par les eaux de l’inondation. L’époque n’est peut-être pas très-éloignée où la salle hypostyle cédera enfin à cette cause de destruction toujours agissante. »

Description de l’Égypte (1809-1829), T. II, chap. IX, sect. VIII, 1re partie, « Du palais de Karnak » (Jollois et Devilliers).

Deux siècles plus tard

La grande salle hypostyle a été décorée par Séthi Ier et Ramsès II, vers 1290-1250 av. J.-C., sur un projet sans doute amorcé plus tôt. Elle couvre près de 5 000 m². Les douze colonnes de l’allée centrale, à chapiteaux de papyrus ouvert, atteignent environ 21 m ; les 122 autres, à chapiteaux fermés, environ 15 m. Le système de claires-voies décrit par les ingénieurs est l’un des plus anciens exemples de fenêtres hautes en architecture.

La prédiction s’est réalisée. Le 3 octobre 1899, après une crue, onze colonnes de la partie nord s’effondrent, minées par l’eau et le sel. L’architecte français Georges Legrain les fait démonter et remonter, assise par assise, dans les années suivantes, et les fondations sont consolidées.

La salle n’était ni un palais ni une salle de justice, comme l’imaginaient les auteurs : c’est une partie du temple d’Amon, qui symbolise le marais primordial. Les processions y passaient lors des grandes fêtes. Le « palais de Karnak » de la Description est en réalité le plus grand complexe religieux du monde antique, agrandi pendant deux mille ans.

Depuis 1967, le Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak (CFEETK) y conduit fouilles et restaurations ; un projet américain étudie spécifiquement les reliefs de la salle. Le nettoyage des colonnes et des architraves a fait réapparaître des couleurs d’origine sur plusieurs chapiteaux.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. II, chap. IX, sect. VIII, 1re partie, « Du palais de Karnak » (Jollois et Devilliers).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités III, pl. 18.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.