Karnak : les pieds des pèlerins
Sur la terrasse d’un temple, des centaines de pieds gravés : la trace laissée par des pèlerins anonymes.

Dans les textes de la Description
En venant de Louxor par l’allée des béliers, on arrive devant une porte isolée. « La porte du sud n’est point engagée dans les massifs d’un pylône ; elle se fait remarquer par l’élégance de ses proportions, la richesse et la variété des sculptures qui la décorent. » Les ingénieurs s’en expliquent : « Cet édifice nous a tant frappés par l’élégance de ses formes, que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur le tableau de ses dimensions. » Au sommet, une nouvelle lune devant laquelle « quarante-huit figures sont en adoration ».
Derrière la porte, le « grand temple du sud », et une énigme résolue. Sur la façade de presque tous les pylônes, ils ont vu des rainures verticales surmontées d’ouvertures carrées. « Nous avions déjà parcouru tous les monumens de l’ancienne Égypte, que nous n’avions pas encore trouvé le motif d’une pareille disposition : c’était une des choses qui piquaient le plus notre curiosité. » La réponse est gravée dans le temple même : « Un dessin recueilli par un de nos collègues […] représente […] une entrée pareille à celle que nous décrivons […] il y en a quatre qui sont remplies par de grands arbres ou mâts, dont la forme pyramidale ressemble assez à celle d’un pin qu’on aurait dépouillé de ses branches. » Au sommet, « de longues piques, autour desquelles sont attachées des banderoles ». Ils invitent à juger « du bel effet de ces mâts, qu’à de grands jours de fêtes on ornait peut-être encore de drapeaux ».
Le temple est si encombré qu’on monte sans peine sur ses toits, et là, une autre découverte. « Lorsqu’on y arrive, on est frappé du grand nombre de pieds et de sandales qui y sont sculptés, et à côté desquels sont des inscriptions, les unes en hiéroglyphes, les autres en écriture cursive tout-à-fait analogue à l’inscription intermédiaire de la pierre de Rosette. » Les empreintes sont gravées par paires, « de grandeur naturelle, en sorte qu’il semble qu’on a suivi, pour les dessiner, le contour exact des pieds de la personne qui a voulu constater sa présence dans ces lieux. »
La conclusion est mélancolique : « Il est très-probable qu’il faut voir ici […] le résultat de pèlerinages dont l’antique édifice que nous décrivons était l’objet ; mais c’est en vain que les pèlerins ont voulu transmettre leurs noms et leur acte pieux à la postérité ; le langage des anciens Égyptiens n’est plus entendu, et la clef en est peut-être perdue sans retour. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. II, chap. IX, sect. VIII, 2e partie, « De la porte et du grand temple du sud » (Jollois et Devilliers).
Deux siècles plus tard
Le « grand temple du sud » est le temple de Khonsou, dieu lunaire, fils d’Amon et de Mout, bâti sous Ramsès III et ses successeurs, vers 1180-1070 av. J.-C. C’est un modèle de temple égyptien complet, du pylône au sanctuaire. La porte isolée est la « porte d’Évergète », décorée sous Ptolémée III, vers 240 av. J.-C. Le temple et la porte ont été restaurés récemment par le Centre franco-égyptien de Karnak et l’American Research Center in Egypt, et le nettoyage de la salle hypostyle a révélé des peintures intactes.
Le relief qui montre le pylône garni de ses mâts à banderoles est toujours visible dans la cour du temple. Les égyptologues confirment l’interprétation de 1799 : les rainures recevaient d’immenses mâts de cèdre importé du Liban, tenus par des crampons, qui portaient des oriflammes. Le hiéroglyphe du mot « dieu », *netjer*, représente justement un mât à fanion.
La clef n’était pas perdue : vingt-trois ans plus tard, Champollion la retrouvait. Les pieds gravés sont des graffitis de prêtres et de visiteurs, accompagnés de leurs noms en démotique ou en hiéroglyphes. Ce geste, attesté sur les toits de plusieurs temples tardifs, était une manière de rester pour toujours en présence du dieu. Ces graffitis ont fait l’objet de relevés systématiques par les égyptologues de Chicago et de Karnak.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. II, chap. IX, sect. VIII, 2e partie, « De la porte et du grand temple du sud » (Jollois et Devilliers).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités III, pl. 57.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.