Perdus dans les hypogées
Égarés dans les galeries des tombes, les savants racontent la peur de ne plus retrouver la sortie.

Dans les textes de la Description
Visiter une tombe thébaine en 1799 est une épreuve. Il faut supporter « l’odeur fétide et intolérable des excrémens de chauve-souris entassés depuis tant de siècles, la lassitude que le voyageur éprouve à tenir constamment dans la main une ou deux bougies allumées, enfin le bruit incommode que font en volant autour de lui des milliers de chauve-souris, seul ventilateur de ces galeries souterraines ». On rampe, « le visage plongé dans des décombres ».
Les vivants surprennent autant que les morts. Les villageois fouillent les tombes avec patience, et Jomard imagine un Européen seul dans le silence, qui voit soudain « une figure blanche sortir lentement, une lampe à la main, du milieu des cadavres » ; il lui faudra un instant « pour deviner que ce fantôme est un Arabe avec son barnous, enseveli volontairement au milieu des morts, et cherchant des antiques à la lueur de sa lampe ». Lui-même frise l’accident : « Une fois le quart d’un pilier s’écroula pendant que je le dessinais, et rasa ma tête en tombant. »
Puis le récit. Deux savants entrent à cinq heures du soir dans un vaste hypogée, franchissent un puits de dix mètres, s’enfoncent dans les couloirs. « Par une imprudence dont l’expérience seule pouvait leur apprendre tout le danger, ils n’avaient que deux bougies pour éclairer leur marche. Au moment où ils étaient le plus attentifs à considérer des sculptures en ronde-bosse, tout d’un coup, du fond d’un couloir, s’élance un essaim nombreux de chauve-souris qui agitent violemment l’air autour d’eux ; l’une des bougies est frappée, et la flamme s’éteint. Celui qui la portait court la rallumer à l’autre bougie ; et celle-ci, frappée au même instant, s’éteint comme la première. »
La terreur : « Être enterrés tout vivans dans ces tombeaux, en proie à l’épouvantable faim, périr misérablement après trois à quatre jours d’angoisses, voilà tout l’avenir qui s’offre à leurs yeux. » Ils crient. « Vains efforts ! un silence absolu, ou l’écho de la voix, c’est la seule réponse qu’ils reçoivent. »
Alors ils s’organisent. « Pour bien explorer le sol, ils conviennent de se donner la main, en écartant les jambes le plus possible, et de marcher accroupis pas à pas », en suivant toujours le mur de droite. Une lueur finit par apparaître : « Il était six heures : le reflet de l’atmosphère avait atteint le bout de la grande avenue de l’hypogée ». Le puits retrouvé est le bon. « L’un d’eux éprouva un mouvement vif et subit, non de joie, mais d’horreur, qui le fit courir, à perdre haleine, jusqu’au dehors de l’hypogée. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. III, chap. IX, sect. X, « Description des hypogées de la ville de Thèbes », § IV (Jomard).
Deux siècles plus tard
La grande tombe où s’égarent les deux savants n’est pas nommée, mais la description, avec son avenue de plus de 90 m, ses puits et ses couloirs coudés, évoque les immenses tombes de l’Époque tardive de l’Assassif, comme celle de Pétamenophès (TT33). Leurs chauves-souris ont longtemps rendu ces lieux presque impraticables.
Les « fantômes » à la lampe étaient bien réels : les habitants de Gourna vivaient en partie du commerce des antiquités. C’est l’un d’eux, de la famille Abd el-Rassoul, qui découvrit vers 1871 la cachette royale de Deir el-Bahari, où des prêtres avaient réuni dans l’Antiquité les momies de Ramsès II, Séthi Ier et d’autres pharaons. Les autorités ne l’apprirent qu’en 1881 ; les momies furent transférées au Caire.
Aujourd’hui, les tombes ouvertes au public sont éclairées à l’électricité, protégées par des vitres et des passerelles, et l’on y entre en petits groupes. La photographie au flash y est interdite, et certaines tombes sont fermées par rotation pour limiter les dégâts dus à l’humidité et au gaz carbonique des visiteurs, qui ont pris le relais des bougies et des chauves-souris.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. III, chap. IX, sect. X, « Description des hypogées de la ville de Thèbes », § IV (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités II, pl. 44.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.