1906–1984 | Service des antiquités, Avaris et monuments de Nubie
Je suis Labib Habachi, né en 1906 près de Mansoura, dans le Delta égyptien. J'ai d'abord étudié les mathématiques à l'université Fouad Ier du Caire, avant de rejoindre en 1925 sa section d'égyptologie. Diplômé en 1928, j'appartenais à une génération pour laquelle l'étude scientifique de l'Égypte ancienne devenait une possibilité professionnelle dans le pays même. Mon intérêt ne s'est pas limité à l'époque pharaonique : j'ai aussi écrit sur les monuments coptes. Ces couches de l'histoire égyptienne se rencontrent sur le terrain. Les étudier demande de regarder les sites comme des lieux vivants et transformés, plutôt que comme des scènes figées autour d'un seul grand nom.
En 1930, je suis entré au Service des antiquités comme inspecteur. Mes postes m'ont conduit à Assouan, Louxor, Edfou, Abydos, au Caire et dans plusieurs villes du Delta. Cette mobilité m'a donné une expérience que ne procure pas un seul chantier prestigieux. Il fallait contrôler l'état des monuments, enregistrer des découvertes, dialoguer avec les habitants et travailler avec les équipes locales. Les anciens murs ne parlent pas sans plans, photographies et relevés. La fonction d'inspecteur est parfois moins visible qu'une fouille célèbre, mais elle relie la recherche à la protection quotidienne des sites et à la responsabilité de l'État égyptien.
À Assouan, j'ai étudié les inscriptions et les vestiges du sanctuaire de Héqaib sur l'île Éléphantine. Des fragments réemployés ou dispersés imposaient de comparer leur provenance, leur texte et leur forme. J'ai également travaillé à Karnak, où la découverte d'une stèle de Kamosé a apporté un témoignage important sur la fin de la domination hyksôs. Une inscription royale raconte un point de vue construit pour son époque ; elle n'est pas un reportage neutre. Pour l'interpréter, je devais confronter la formule politique, le monument et les autres traces disponibles. Ce patient travail d'épigraphie soutient souvent les grandes synthèses historiques sans apparaître sur leurs couvertures.
Dans le Delta, j'ai étudié Tell Basta, Qantir et surtout Tell el-Dab'a. En 1941 et 1942, les observations menées pour le Service des antiquités m'ont conduit à proposer que Tell el-Dab'a correspondait à l'antique Avaris, capitale des Hyksôs. Cette hypothèse contrariait l'identification longtemps proposée à Tanis. Elle s'appuyait sur la situation du site et sur la lecture des vestiges, puis fut renforcée par des recherches ultérieures. La discussion montre pourquoi les monuments transportés et réemployés peuvent tromper : un bloc inscrit n'atteste pas forcément que le bâtiment d'origine se trouvait à l'endroit où l'on l'a découvert. Il faut laisser parler le contexte archéologique.
J'ai été promu chef inspecteur de Haute Égypte en 1944. La responsabilité s'étendait bien au-delà des découvertes publiées sous mon nom. Elle concernait les inspections, les monuments menacés, les demandes de recherche et la formation pratique des équipes. En 1958, j'ai accédé à une direction du travail de terrain. Les décisions d'un service public doivent équilibrer recherche, conservation et moyens limités. Les savoirs des ouvriers expérimentés, des surveillants et des responsables locaux y sont essentiels. Quand un article ne cite que l'inspecteur, il donne une image incomplète de la manière dont les observations ont été produites. Reconstituer ces collaborations appartient aussi à l'histoire de l'égyptologie.

Après trente ans au Service des antiquités, j'ai travaillé comme consultant de l'expédition nubienne de l'Oriental Institute de Chicago au début des années 1960. La construction du haut barrage menaçait de submerger des sites et engageait une vaste campagne de sauvegarde. Des archéologues, architectes, photographes, inspecteurs et travailleurs égyptiens ou nubiens ont participé à ces opérations. Les rapports de mission permettent parfois de retrouver leurs noms, trop souvent absents des récits abrégés. Déplacer ou documenter un monument ne sauve pas tout : le paysage et les relations avec les communautés changent. Cette limite devait accompagner chaque décision et chaque publication consacrée à la Nubie.
J'ai publié sur Tell Basta, sur la stèle de Kamosé, sur la divinisation de Ramsès II et sur les obélisques. Ce dernier sujet associe technique, inscription, transport et réemploi. Un obélisque dressé loin de son emplacement ancien oblige à retrouver sa biographie matérielle. Les statues et les blocs du Delta posent la même question. J'ai beaucoup voyagé pour comparer des collections, mais je revenais toujours au terrain égyptien et à ses archives. Les livres ont circulé dans plusieurs langues et dans des réseaux internationaux. Leur valeur ne tient pas au nombre de titres seulement : elle dépend de la solidité des observations et de la possibilité donnée aux lecteurs de les vérifier.
Les distinctions reçues en Égypte et à l'étranger ont reconnu mon parcours, mais elles ne doivent pas le réduire à une carrière d'honneurs. Je suis mort en 1984. Mes travaux ont contribué à une égyptologie menée par des spécialistes égyptiens dans les institutions de leur pays, tout en dialoguant avec des collègues du monde entier. Les recherches récentes à Tell el-Dab'a confirment l'importance de la question d'Avaris et affinent la chronologie que nous proposions. Cette capacité à prolonger et corriger une hypothèse est la meilleure preuve de son intérêt scientifique. Chaque nouvelle fouille doit continuer d'écouter les vestiges et les personnes qui connaissent le terrain.

Ce « je » est un récit reconstitué d'après les sources citées, sans paroles personnelles inventées. Les trois aquarelles montrent mes domaines de travail, sans prétendre reproduire mon visage avec exactitude ni représenter un événement photographié. Je souhaite que l'on retienne l'inspecteur qui parcourait l'Égypte, le chercheur qui réexamina la localisation d'Avaris et le lecteur attentif des inscriptions. Surtout, je voudrais que les publications et les images conduisent au-delà de ma signature : vers les monuments égyptiens, leurs contextes, les équipes qui les ont étudiés et les communautés qui vivent près d'eux. L'histoire de l'égyptologie gagne en précision lorsqu'elle rend visibles ces liens.
Récit reconstitué à la première personne. Les aquarelles sont des évocations contemporaines centrées sur les recherches, sans prétention de portrait exact.
