
Depuis la corniche d’Assouan, Éléphantine ressemble d’abord à une île de verdure et de rochers polis par le fleuve. Deux villages nubiens, Siou et Koti, y conservent leurs maisons colorées. À la pointe sud, pourtant, s’étend un vaste champ de ruines : murs de brique crue, fondations de temples, escaliers descendant vers l’eau. C’est là que se trouvait la ville antique, capitale de la première province de Haute-Égypte et poste avancé du pays face à la Nubie.
Un nom venu de l’ivoire
Les Égyptiens appelaient l’île et sa ville Abou, un mot qui désigne l’éléphant. Les Grecs l’ont traduit par Elephantinê. L’origine du nom reste discutée. On l’explique souvent par le commerce de l’ivoire venu du Sud, qui transitait par ce point, ou par la forme des gros blocs de granite gris qui émergent du fleuve et évoquent des dos d’éléphants. Les deux explications ne s’excluent pas.
Le site doit son importance à sa position. Juste au nord de la première cataracte, où le Nil se brise sur les barres de granite, il marque la limite naturelle de la navigation égyptienne. Les marchandises de Nubie, or, ivoire, ébène, peaux et encens, y étaient déchargées, contrôlées et réexpédiées vers le nord. Les expéditions militaires et commerciales partaient d’ici vers le Sud.
Une ville sans cesse reconstruite
Les fouilles menées depuis 1969 par l’Institut archéologique allemand et l’Institut suisse de recherches architecturales et archéologiques en Égypte ont révélé une occupation continue, de la fin de la préhistoire jusqu’au Moyen Âge. Dès la Ire dynastie, vers 3000 av. J.-C., une forteresse est édifiée sur l’île. La ville grandit ensuite autour d’elle, couche après couche, au point de former une butte artificielle.
Les gouverneurs d’Éléphantine, chargés de la frontière et des expéditions lointaines, se font enterrer sur la rive ouest, dans les tombes rupestres de Qoubbet el-Haoua. L’un d’eux, Héqaib, qui vécut à la VIe dynastie, fut vénéré après sa mort comme un saint local. Son sanctuaire, sur l’île, reçut pendant des générations des statues et des stèles offertes par ses successeurs.
Le temple de Satis et celui de Khnum
Le monument le plus ancien de l’île est le sanctuaire de Satis, la déesse protectrice de la frontière. Il est né vers 3000 av. J.-C. sous la forme d’une modeste niche aménagée entre des blocs de granite. Il fut ensuite reconstruit à de nombreuses reprises, au Moyen Empire, sous Hatchepsout et Thoutmosis III, puis à l’époque ptolémaïque. Les archéologues y lisent, superposés, près de trois millénaires d’architecture religieuse.
À côté s’élevait le grand temple de Khnum, le dieu à tête de bélier associé à la crue. Il fut reconstruit sous Nectanébo II, puis agrandi par les Ptolémées et les empereurs romains. Il n’en reste aujourd’hui que les fondations et quelques éléments de porte. Khnum formait avec Satis et Anoukis la triade de la cataracte.
Deux nilomètres, dont celui du temple de Satis, permettaient de mesurer la hauteur de la crue. Le géographe grec Strabon en décrit un au Ier siècle av. J.-C. Leurs relevés servaient à prévoir les récoltes et à fixer l’impôt.
Une île cosmopolite
Au Ve siècle av. J.-C., sous la domination perse, Éléphantine abrite une garnison de soldats juifs et araméens. Les papyrus araméens découverts sur l’île, contrats, lettres et comptes, donnent une image rare de la vie quotidienne de cette communauté. Ils mentionnent un temple dédié à leur dieu, Yahou, voisin de celui de Khnum ; il fut détruit vers 410 av. J.-C. lors d’un conflit avec les prêtres égyptiens.
L’histoire de l’île connaît aussi des pertes récentes. Les savants de l’Expédition d’Égypte avaient dessiné, pour la Description de l’Égypte, un élégant temple d’Amenhotep III encore debout. Il fut démoli vers 1822 pour fournir des matériaux de construction ; les planches de la Description en sont aujourd’hui le principal témoignage.
Visiter Éléphantine
Une navette ou une felouque relie l’île à la corniche. Le site archéologique, restauré par les missions allemande et suisse, est jalonné de panneaux explicatifs. Le musée d’Assouan, installé dans une villa construite vers 1900, et son annexe présentent les objets issus des fouilles. On peut ensuite traverser les villages nubiens jusqu’au bord ouest de l’île, face aux tombes des gouverneurs, pour saisir ce qu’était ce seuil entre deux mondes, décrit dans l’article consacré à Assouan.