Au sommet de Khéops
Grimper la grande pyramide marche après marche, puis découvrir du sommet le désert, la vallée et le Nil : l’expérience de Jomard en 1799.

Dans les textes de la Description
L’approche d’abord : « lorsque vous touchez presqu’au pied de la GRANDE pyramide, vous êtes saisi d’une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d’accablement. Le sommet et les angles échappent à la vue. »
Puis l’envie de monter : « Il n’est pas un voyageur qui, arrivé au pied de la pyramide, ne désire en atteindre la cime : on y est en quelque sorte invité par la forme d’escalier qu’elle présente à l’extérieur. » L’illusion dure peu. La première marche mesure 1,41 m : « Pour s’y élever, il faut absolument s’aider de ses mains et de ses genoux. » Jomard conseille de suivre les arêtes et de fuir le milieu des faces, d’où « il tombe à tout moment quelques débris de la plate-forme ».
En haut, le regard : « De quel coup d’œil imposant, de quel magnifique spectacle on jouit à cette hauteur […] ! Les villages ressemblent à des fourmilières, et les hommes qui sont au bas paraissent imperceptibles […]. » L’horizon « forme un disque à peu près coupé en deux moitiés, l’une verte et l’autre blanche […] La partie blanche, c’est le désert, la verte, c’est la vallée d’Égypte et le Delta. » Au loin, « une ligne étroite et brillante, on dirait d’un ruban argenté, c’est le Nil ».
Les savants jouent aussi : « Une pierre lancée avec la plus grande force du sommet n’atteint qu’à peine la base de la pyramide. » Sur la plate-forme, des noms gravés, ceux de Greaves, de Niebuhr, une date de 1555. « Les Français ont couvert le monument du millésime 1798. »
La descente devient un exploit. Jomard et Cécile décident de mesurer les assises une à une, le 5 janvier 1799 : ils en comptent 203. « Après avoir travaillé avec ardeur pendant une heure, déjà bien las et notre courage étant à bout, nous nous croyions très-avancés, et en regardant sous nos pieds, nous apercevions qu’il restait encore à faire un ouvrage immense. » Puis le vertige : « Il me sembla voir une ligne dont la longueur n’avait pas de limite, qui se prolongeait jusqu’à la voûte céleste et passait au-dessous du sol. Dans ce moment, j’éprouvai un certain saisissement de surprise, ou de crainte, ou d’admiration, ou plutôt tous ces sentimens à la fois, et machinalement je me cramponnai aux pierres. » La trompette sonne la retraite ; ils finissent quand même, « harassés de fatigue et de chaleur », et sautent sur leurs montures pour rejoindre la caravane.
Description de l’Égypte (1809-1829), T. V, chap. XVIII, sect. III, § I-II (Jomard).
Deux siècles plus tard
La Grande Pyramide est le tombeau de Khéops (Khoufou), deuxième roi de la IVe dynastie, qui régna vers 2600-2570 av. J.-C. C’est la seule des Sept Merveilles du monde antique encore debout. Elle a été pendant près de 3 800 ans la plus haute construction humaine.
Les mesures de l’Expédition restent remarquablement justes. La hauteur actuelle de la plate-forme est d’environ 138,5 m ; la hauteur d’origine, pointe comprise, est estimée à 146,6 m. Jomard calculait 144 m pour la pyramide revêtue : l’écart tient surtout au revêtement disparu, dont il ne pouvait que deviner l’épaisseur. Le côté de la base mesure environ 230,3 m, et l’orientation sur les points cardinaux n’est fautive que de quelques minutes d’arc.
Le revêtement de calcaire fin de Toura, qui rendait les faces lisses et brillantes, a été démonté à l’époque médiévale. Les pierres ont servi à bâtir Le Caire, surtout après le grand séisme de 1303. Les marches que gravissaient les savants sont donc les assises du noyau, mises à nu. Quelques blocs de revêtement subsistent encore au pied de la face nord.
Les « constructions rectangulaires » que Jomard voyait du sommet, alignées par centaines, sont les mastabas des cimetières est et ouest. Les fouilles de George Reisner (Harvard-Boston) au début du XXe siècle ont montré qu’il s’agit des tombes des membres de la famille royale et des hauts fonctionnaires, disposées en rues régulières autour de la pyramide.
L’ascension, pratique courante jusqu’au XXe siècle, est interdite depuis les années 1980 et passible de poursuites. Les graffitis observés par Jomard sont toujours là, avec ceux des visiteurs des XIXe et XXe siècles. Le plateau de Giza est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, au sein du site « Memphis et sa nécropole ». Il fait face aujourd’hui au Grand Musée égyptien, qui expose une grande partie des collections de l’Ancien Empire.
La vue décrite par Jomard a changé : la ville du Caire et ses quartiers de Giza arrivent désormais jusqu’au pied du plateau, et la « partie verte » de l’horizon a largement cédé la place au bâti. La ligne qui sépare le désert des terres cultivées reste pourtant nette sur le plateau lui-même.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. V, chap. XVIII, sect. III, § I-II (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 9.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.