Démolir une pyramide pour trouver un roi
Au pied de Mykérinos, Coutelle fait démolir une petite pyramide pour en atteindre la chambre. Ce qu’il trouve déçoit.

Dans les textes de la Description
En février 1801, le chantier de Coutelle et Le Père prend des allures de siège. « Cent hommes de garde, dont j’avais le commandement, y assuraient notre tranquillité contre les incursions des Arabes ; cent cinquante ouvriers turks furent d’abord employés, avec une partie de la troupe, à chercher la base de la grande pyramide, à démolir une des plus petites, à creuser le puits de la grande pyramide, à découvrir le sphinx et fouiller les tombeaux. »
Les tombeaux d’abord. Sur la plate-forme du plus grand mastaba, à l’ouest de Khéops, s’ouvre un puits rempli de sable : « nous l’avons fait vider, bien assurés de trouver une chambre sépulcrale. » À 19 m de profondeur, un caveau, un sarcophage de granit « parfaitement poli sur toutes les faces, sans hiéroglyphes ». Déception : le couvercle « avait été soulevé et tourné, et la momie avait été enlevée ».
Cette frustration explique la suite. « Tous ces sarcophages avaient été ouverts avant notre arrivée ; nous n’avions pas trouvé de momies intactes. » Les savants veulent un tombeau inviolé, avec son mobilier en place. « Comme nous avions la presque certitude de trouver une grande partie de ces objets intacte, réunie dans un monument sépulcral, dans un sarcophage qui n’aurait pas été ouvert, nous prîmes la résolution de les chercher dans une des petites pyramides, celle qu’on appelle la quatrième, qui a 43 mètres environ de base, et qui est placée au sud-est de la troisième. »
L’entrée est introuvable. Alors : « Quoique nous n’eussions pour ouvriers que les soldats composant notre garde, et des Turks propres seulement à enlever des terres ou peser sur des leviers, nous prîmes le parti d’abattre la pyramide tout entière. »
Le travail est écrasant. « Chaque assise de pierre calcaire était d’un mètre ou un mètre et demi d’épaisseur ; toutes les pierres […] pesaient environ 6000 kilogrammes. Nous dirigions nous-mêmes le travail, et déjà nous étions arrivés à plus de la moitié de la hauteur, sans avoir trouvé l’ouverture que nous cherchions, lorsque nous fûmes obligés d’abandonner l’entreprise et de laisser à ceux qui viendront après nous, le précieux avantage de trouver ce qui nous eût dédommagés de tant de travaux et de peines inutiles. »
Coutelle tire de cette épreuve une leçon sur la solidité des pyramides : on concevra difficilement « comment une seule pierre pourrait s’en détacher ; encore moins à quelle époque la plus reculée elles n’existeront plus, si la main des hommes ne les détruit pas. » Les dégâts visibles, conclut-il, viennent de ce que ces « montagnes factices » ont servi de carrières, plus proches du Caire que celles de Toura et de Syène.
Description de l’Égypte (1809-1829), T. IX, « Observations sur les pyramides de Gyzeh », § I, V et VI (colonel Coutelle).
Deux siècles plus tard
La « quatrième pyramide » est la plus grande des trois pyramides satellites de Mykérinos, désignée G III-a par les archéologues. C’est une vraie pyramide à faces lisses, autrefois en partie revêtue de granit, alors que ses deux voisines sont à gradins. On l’attribue généralement à la reine Khamerernebty II, épouse principale de Menkaourê, sans preuve formelle.
Son entrée se trouvait sur la face nord, au ras du sol, et non dans la maçonnerie que Coutelle démontait. Les Anglais Howard Vyse et John Perring y pénétrèrent en 1837 : la chambre, taillée dans le roc, avait été pillée depuis longtemps, comme presque toutes les tombes royales de l’Ancien Empire. L’espoir d’une sépulture intacte était vain ; la cicatrice du chantier de 1801 reste visible sur la pyramide.
Le grand mastaba fouillé à l’ouest de Khéops est probablement le mastaba G 2000, le plus vaste du cimetière ouest, dont le propriétaire reste inconnu. George Reisner l’a fouillé au début du XXe siècle. Le sarcophage de granit sans inscription est typique de la IVe dynastie.
Ce récit compte parmi les premières fouilles organisées en Égypte, mais selon des méthodes que l’archéologie a abandonnées : démolir pour trouver, sans relevé des couches ni du contexte. L’archéologie scientifique s’impose à Giza avec Flinders Petrie (1880), puis Reisner et Hermann Junker, qui documentent chaque tombe.
Les tombes intactes de cette époque restent rarissimes. La seule sépulture royale de la IVe dynastie trouvée presque inviolée est celle de la reine Hétéphèrès, mère de Khéops, découverte par l’équipe de Reisner en 1925 au pied de la Grande Pyramide. Son mobilier, désormais au musée du Caire, est exactement le genre de trésor qu’espéraient Coutelle et ses soldats ; son sarcophage d’albâtre, scellé, était pourtant vide.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IX, « Observations sur les pyramides de Gyzeh », § I, V et VI (colonel Coutelle).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 16, fig. 11-12.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.