Les pyramides vues par les Arabes

Inscriptions fabuleuses, rois légendaires, ouverture par le calife Al-Mamoun : les auteurs arabes racontent les pyramides.

Vue générale des pyramides et du Sphinx, au soleil couchant.
Vue générale des pyramides et du Sphinx, au soleil couchant. Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 8. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Jomard rassemble ce que les auteurs arabes ont dit des pyramides, et le récit commence par un déluge. « Les Pyramides sont l’ouvrage de Saurid, roi d’Égypte, antérieur au déluge de trois siècles. A la suite d’un rêve effrayant que le prince raconta aux prêtres, ils prédirent un déluge qui devait tout détruire ; alors le roi ordonna de construire des Pyramides avec un puits recevant l’eau du Nil, d’y enfermer des talismans, des pierres précieuses et des trésors, et d’y graver les préceptes et les procédés des sciences et des arts. »

Le roi aurait laissé un défi gravé : « Moi, Saurid, roi d’Égypte, j’ai bâti les Pyramides et je les ai finies en six ans : que mon successeur, s’il prétend m’égaler, les détruise en six siècles, et cependant il est certain qu’il est plus facile de renverser que d’édifier. »

Vient l’ouverture par le calife. « Dès que le calife Al-mâmoun eût vu les Pyramides, il désira d’en connaître l’intérieur et de les faire ouvrir, ce qu’il pratiqua dans l’endroit où est l’ouverture actuelle, à l’aide du feu et du vinaigre et de divers engins, non sans une grande dépense. » Derrière le mur, « une aiguière d’émeraude verte avec mille dynârs ». Une autre tradition décrit au centre de la pyramide deux statues, un vase de sang liquide et deux corps « parfaitement conservés ». Jomard trie froidement : la chambre du roi ne pourrait pas contenir ce qu’on raconte.

Le Sphinx a son rôle dans ces légendes : « une statue admirable nommée Abou-l-houl ; elle sert de talisman contre les sables pour les empêcher de pénétrer dans la contrée de Gyzeh. »

Vient enfin le savant de Bagdad, Abd el-Latif, que Jomard admire. « C’est à leur forme qu’elles doivent l’avantage d’avoir résisté aux efforts des siècles, ou plutôt il semble que ce soit le temps qui ait résisté aux efforts de ces édifices éternels. » Il observe : un archer de sa compagnie tire une flèche et « la flèche tomba à peu près à la moitié de cet espace ». Il fait venir un villageois qui monte « comme nous aurions monté un escalier et même plus vite, sans quitter ni sa chaussure ni ses vêtemens », et lui fait mesurer le sommet avec son turban : 11 coudées. Il note aussi ceux qu’une « folle cupidité et des espérances chimériques conduisent dans l’intérieur de cet édifice ».

Description de l’Égypte (1809-1829), T. IX, « Remarques et recherches sur les Pyramides d’Égypte », § II (Jomard).

Deux siècles plus tard

Abd al-Latif al-Baghdadi (1162-1231), médecin et philosophe, séjourne en Égypte dans les années 1190. Sa *Relation de l’Égypte* est l’un des témoignages médiévaux les plus précis sur les monuments. Silvestre de Sacy la traduit en français en 1810, au moment même où paraît la Description, ce qui explique l’intérêt de Jomard. Abd al-Latif décrit encore le revêtement de Khéops couvert d’inscriptions, peu avant son démontage.

Le percement attribué au calife abbasside al-Ma’mûn, vers 820-832, correspond au tunnel que les visiteurs empruntent toujours pour entrer dans Khéops. Il rejoint le couloir descendant juste à l’endroit du bouchon de granit, ce qui suggère que ses ouvriers suivaient une information précise ou une trace. Les trésors découverts relèvent de la légende ; la pyramide avait sans doute été pillée dès l’Antiquité.

Le roi Saurid appartient à une tradition savante médiévale, rapportée notamment par al-Maqrizi au XVe siècle. Elle fait des pyramides des dépôts du savoir construits avant le Déluge, et les rattache souvent à Hermès, le sage antique des alchimistes. En Europe chrétienne, on y voyait plutôt les « greniers de Joseph », comme le montrent les mosaïques de Saint-Marc de Venise.

Ces textes longtemps tenus pour de simples fables ont été réévalués. Des chercheurs comme Okasha El Daly ont montré que des savants arabes médiévaux mesuraient les monuments, recopiaient des signes et s’interrogeaient sur les hiéroglyphes, plusieurs siècles avant l’Expédition.

Le nom arabe du Sphinx, Abou’l-Hol, signifie « le père de la terreur ». Sa réputation de talisman contre les sables traduit une réalité : le monument est sans cesse menacé d’ensablement. Le « défi » de Saurid a, lui, presque été relevé : à la fin du XIIe siècle, l’émir Qaraqush prélevait les petites pyramides de Giza pour bâtir la citadelle du Caire, et al-Aziz Uthman tentait d’abattre celle de Mykérinos.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IX, « Remarques et recherches sur les Pyramides d’Égypte », § II (Jomard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 8.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.