La pierre de Rosette
Août 1799, sur un chantier militaire près de Rosette : une pierre noire porte trois écritures. Les savants comprennent aussitôt ce qu’ils tiennent.

Dans les textes de la Description
Les savants savent dès le départ ce qu’ils tiennent : « La pierre de Rosette est le premier monument qui ait fait concevoir en Europe la possibilité d’interpréter l’écriture hiéroglyphique : son importance mérite que l’on consigne ici les détails de la découverte qui en a été faite. »
La scène se passe sur un chantier militaire. « Pendant qu’on faisait des fouilles, par ordre du chef de bataillon du génie d’Hautpoul, à l’ancien fort de Rosette, situé sur la rive gauche du Nil à environ 6000 mètres du bogház (dans le courant du mois d’août 1799), M. Bouchard, officier de ce corps, trouva dans les fouilles une pierre de forme rectangulaire, en granit noir, écornée dans la partie supérieure, d’un grain très-fin et très-dur. »
Sur la face polie, trois textes : « la première ou supérieure était composée de caractères hiéroglyphiques, bien formés, écrits en quatorze lignes, mais dont une partie considérable avait disparu par des fractures. La seconde, ou inscription intermédiaire, était en caractères inconnus, et composée de trente-deux lignes. La troisième ou inférieure était écrite en grec ; on y comptait cinquante-quatre lignes. »
L’information remonte aussitôt au Caire. « Aussitôt qu’il fut trouvé, M. Lancret, qui était alors en mission à Rahmânyeh, annonça la découverte à l’Institut du Kaire, qui s’empressa de faire venir la pierre et d’en faire tirer des empreintes. » Le grec révèle un détail qui met les savants en alerte : « une pierre semblable, et renfermant le même texte en trois caractères, devait être déposée dans chaque temple de l’Égypte. »
La pierre, elle, ne restera pas française. « On en tira sur-le-champ plusieurs empreintes pour les envoyer en France, et c’est ainsi que la première copie parvint en Europe. […] Quant à la pierre même, elle tomba au pouvoir des Anglais par une des clauses du traité conclu à Alexandrie, et fut déposée au British Museum, à Londres. » Jomard ira lui-même en prendre une empreinte en plâtre à Londres en 1815.
Un an plus tard, la prédiction du texte grec se vérifie. « À la fin de septembre 1800, M. Caristie, ingénieur des ponts et chaussées, découvrit dans une mosquée du Kaire […] une pierre de granit noir, formant le seuil d’une porte de la mosquée. Il y reconnut aussi trois inscriptions en caractères différens. » Ailleurs, Jomard la décrit servant « de pierre d’appui à une fenêtre extérieure », où « elle a essuyé un frottement continuel pendant un temps dont on ignore la durée ». Plus grande que celle de Rosette, elle aurait pu tout changer, mais elle est usée et « les caractères sont tellement altérés, qu’il est impossible d’en tirer aucun parti ». Jomard ne s’en console pas : si un consul l’avait trouvée intacte un siècle plus tôt, « on aurait possédé dès cette époque un monument plus précieux que la pierre de Rosette même ». Laissée au Caire lors de l’évacuation, elle n’a pas fait le voyage.
Description de l’Égypte (1809-1829), T. IX, « Explication sommaire de plusieurs planches d’antiquités » ; T. X, explication des planches de la pierre ; T. IX, chap. XX (Jomard).
Deux siècles plus tard
La pierre de Rosette est conservée au British Museum depuis 1802 ; c’est l’objet le plus visité du musée. Il ne s’agit pas de granit mais de granodiorite. Elle mesure environ 112 cm de haut, 76 cm de large et 28 cm d’épaisseur, pour un poids voisin de 760 kg. Les savants de 1799 avaient bien compté : 14 lignes d’hiéroglyphes, 32 de démotique et 54 de grec.
Le texte est un décret promulgué à Memphis en 196 av. J.-C. par un synode de prêtres, en l’honneur du jeune roi Ptolémée V Épiphane, pour le premier anniversaire de son couronnement. Il accorde au roi un culte dans tous les temples et ordonne d’en graver le texte « en écriture sacrée, en écriture indigène et en écriture grecque ». C’est exactement ce que les savants avaient lu dans les dernières lignes du grec. L’écriture « inconnue » du milieu est le démotique, l’écriture cursive de l’administration de l’époque.
La date de la découverte est aujourd’hui placée à la mi-juillet 1799, au fort Julien, près de Rachid (Rosette). Le mois d’août donné par la Description vient du Courrier de l’Égypte, qui annonça la trouvaille quelques semaines plus tard. La pierre avait été remployée dans un mur de la forteresse, sans doute après avoir été déplacée depuis un temple du Delta, peut-être celui de Saïs. Elle passe aux Britanniques en vertu de l’article 16 de la capitulation d’Alexandrie, en 1801.
Les empreintes envoyées en France ont joué un rôle décisif. Le Britannique Thomas Young identifie les cartouches royaux et plusieurs signes phonétiques dès 1814-1819. Jean-François Champollion, travaillant notamment sur les copies de la pierre et sur l’obélisque de Philae, établit le principe du déchiffrement dans sa Lettre à M. Dacier, lue à l’Académie des inscriptions le 27 septembre 1822. Il montre que les hiéroglyphes mêlent signes phonétiques et signes de sens.
La partie hiéroglyphique reste mutilée, comme les savants l’avaient vu. Elle a pu être complétée grâce à d’autres exemplaires du même décret, comme la stèle de Nubayrah, découverte dans le Delta à la fin du XIXe siècle. La découverte à Tanis, en 1866, du décret de Canope, un autre décret sacerdotal trilingue, a confirmé sans appel la méthode de Champollion. La stèle trilingue repérée par Caristie au Caire illustre bien cette pratique : chaque temple recevait sa copie.
Depuis les années 2000, l’Égypte réclame régulièrement le retour de la pierre, notamment pour le Grand Musée égyptien de Giza ; le British Museum la conserve. Le fort Julien existe toujours à l’embouchure de la branche de Rosette.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IX, « Explication sommaire de plusieurs planches d’antiquités » ; T. X, explication des planches de la pierre ; T. IX, chap. XX (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 52.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.