Saqqara la nuit : puits aux momies et ibis
Puits profonds, galeries obscures et milliers de pots d’ibis : la nécropole animale de Saqqara à la lumière des torches.

Dans les textes de la Description
Saqqara est déjà une destination touristique en 1800. « Les tombeaux de momies de Saqqârah ont été décrits par tous les voyageurs. Il n’en est pas un qui, étant au Kaire, ne les ait visités, ou n’en ait entendu parler, ou n’en ait rapporté quelques antiquités achetées des Juifs ou des Arabes dans cette dernière ville. »
La visite se fait de nuit. « Comme on ne peut parcourir les puits des momies qu’à la lueur des flambeaux, on les visite ordinairement pendant la nuit, et l’on évite ainsi des courses dans les sables, plus pénibles pendant l’ardeur du jour. » Les habitants ont fait de ces visites un commerce, et parfois une ruse : « ces hommes se moquent presque toujours des Européens ; ils leur vendent des momies qu’ils ont enterrées eux-mêmes à une médiocre profondeur. » Ils cachent même les ouvertures : « l’on remarque, autour des ouvertures, de petits bosquets de dattiers, au moyen desquels les Arabes viennent à bout de les dérober à la curiosité des voyageurs. »
Sous terre, la déception domine : « Souvent, après nous être donné beaucoup de fatigue pour pénétrer dans les galeries, nous arrivions dans des chambres dépouillées de tout ce qui aurait pu les rendre intéressantes : des momies brisées et dispersées, des toiles et des ossemens épars, des fragmens de sarcophage. »
Puis le « Puits des oiseaux », au nord de la pyramide à degrés. « On continue ensuite de marcher dans les galeries, presque toujours la tête baissée […] Après avoir suivi cinq ou six coudes, on arrive à une salle peu élevée, où les pots de momie sont rangés l’un sur l’autre avec régularité, lit par lit, un bout opposé à l’autre, comme les bouteilles dans nos caves. La momie est celle de l’ibis ; l’oiseau y est embaumé soigneusement et entouré de bandelettes artistement colorées et tressées. »
Le soin de l’emballage contraste avec le contenu : « On est étonné que, malgré cette précaution, l’animal soit généralement mal conservé. » Jomard propose une explication touchante : « beaucoup d’habitans de Memphis avaient chez eux un oiseau de cette espèce, regardé comme le symbole d’un génie protecteur ou propice, et […] à sa mort chaque famille le déposait religieusement dans la catacombe dite aujourd’hui le puits des Oiseaux. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. V, chap. XVIII, sect. I, § II (Jomard).
Deux siècles plus tard
Saqqara, nécropole principale de Memphis pendant plus de trois mille ans, s’étend sur environ 7 km. Les galeries d’ibis de Saqqara-Nord ont été fouillées par l’archéologue britannique Walter Emery entre 1964 et 1971, alors qu’il cherchait le tombeau d’Imhotep. Elles contiendraient environ 1,75 million d’ibis momifiés, auxquels s’ajoutent des catacombes de faucons, de babouins, de vaches mères d’Apis, de chats et de chiens.
L’explication de Jomard, celle d’oiseaux familiers, a été abandonnée. Ces momies sont des offrandes votives, surtout des époques tardive et ptolémaïque (VIIe-Ier siècles av. J.-C.) : le pèlerin achetait un ibis momifié et le dédiait à Thot pour porter sa prière au dieu. Les ibis étaient élevés ou capturés en masse pour ce commerce sacré, et des textes démontiques décrivent l’organisation des inhumations annuelles.
La mauvaise conservation notée en 1800 trouve aussi son explication. Les radiographies et scanners réalisés au XXIe siècle sur des centaines de momies animales montrent qu’une part importante ne contient qu’un squelette partiel, quelques plumes ou de la boue : les embaumeurs, débordés par la demande, livraient parfois des « momies » symboliques.
Le commerce des fausses momies dénoncé par Jomard est bien réel. Depuis le Moyen Âge, la « mumia » broyée servait de remède en Europe, et les cabinets de curiosités réclamaient des corps entiers ; Saqqara fournissait l’essentiel de ce marché.
Le site n’a pas fini de livrer ses secrets. Depuis 2018, les fouilles égyptiennes y ont mis au jour des centaines de cercueils de l’Époque tardive encore scellés, des momies de chats et de lionceaux, et des ateliers d’embaumement. Les galeries d’ibis ne sont pas ouvertes au public ; plusieurs tombeaux de l’Ancien Empire et le Sérapéum le sont.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. V, chap. XVIII, sect. I, § II (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 4.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.