Mykérinos, ou la pyramide de Rhodope
La plus petite des trois grandes pyramides porte une légende grecque : celle de la courtisane Rhodope.

Dans les textes de la Description
La plus petite des trois grandes pyramides porte deux noms : « La TROISIÈME pyramide portait, suivant les auteurs, le nom de Mycerinus, roi auquel sa construction est attribuée ; on l’appelle aussi la pyramide de Rhodope. » Elle est petite, mais elle a coûté cher : « Malgré la grande infériorité de ses dimensions relativement à la première pyramide, elle lui a été comparée cependant sous le rapport du travail et de la dépense. »
La raison est sous les yeux de Jomard. « Tandis que la PREMIÈRE et la SECONDE étaient revêtues simplement en pierre calcaire, le revêtement de la TROISIÈME était de granit oriental, pierre d’une dureté qui ne le cède qu’à sa beauté. » Les blocs sont là : « Partie des assises de granit taillées en biseau sont encore en place, partie sont au milieu des débris, et partie, tombées au loin jusqu’à terre, encombrent le pied du monument. » Il a cette image : « C’est comme si une des carrières des cataractes avait été, par magie, transportée jusqu’auprès du Kaire à l’usage de ses habitans. »
Au passage, il règle un compte avec le voyageur anglais Greaves, qui niait ce granit. Celui-ci écrivait de mémoire, « autrement, quel témoin oculaire pourrait nier un fait aussi patent […] ? »
Un compagnon de voyage grimpe au sommet par l’arête nord-ouest ; « l’élévation des assises l’a forcé de s’aider des mains et des genoux. Il a compté 78 assises », soit environ 53 m.
L’intérieur reste fermé. « D’en bas j’ai aperçu distinctement une ouverture sur la face du nord : elle est bouchée ou très-peu profonde, et l’on n’y pénètre pas. C’est peu d’années, dit-on, avant l’expédition française, que l’on tenta de découvrir l’entrée de la pyramide ; cette tentative fut faite par Mourâd-Bey, elle ne produisit aucun résultat. » Jomard pressent un trésor : « Si on pénètre dans l’intérieur, il n’est presque pas douteux qu’on en sera récompensé par de précieuses découvertes. »
À l’est, il relève un grand édifice de blocs énormes, dont il ne devine pas l’usage : « Était-ce un édifice religieux ? un endroit destiné à l’observation du soleil levant ? un lieu d’habitation pour les gardiens ou pour les prêtres ? »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. V, chap. XVIII, sect. III, § IV (Jomard).
Deux siècles plus tard
La pyramide est celle de Mykérinos (Menkaourê), successeur de Khéphren, vers 2510 av. J.-C. Elle mesurait environ 65 m de haut pour un côté de 103 m ; elle en atteint aujourd’hui 61. Seules les seize assises inférieures du revêtement étaient en granit d’Assouan, une partie restant inachevée, avec ses bossages bruts.
Le nom de « Rhodope » vient d’une légende rapportée par Hérodote, qui la réfute déjà : la courtisane grecque Rhodopis aurait fait bâtir la pyramide. Strabon raconte une autre version, où un aigle dépose la sandale de Rhodopis sur les genoux du roi, qui fait chercher la propriétaire pour l’épouser. On y voit l’un des plus anciens ancêtres du conte de Cendrillon.
Le pressentiment de Jomard s’est vérifié en 1837, quand le colonel Howard Vyse ouvrit la pyramide. Il trouva un sarcophage de basalte décoré de façades de palais, ainsi qu’un couvercle de cercueil en bois au nom de Menkaourê. Le sarcophage partit pour l’Angleterre et sombra avec le navire *Beatrice* au large de l’Espagne en 1838 ; le couvercle, conservé au British Museum, date en réalité d’une restauration de l’époque saïte, vers le VIIe siècle av. J.-C.
La grande entaille de la face nord vient d’une tentative de démolition menée en 1196 par le sultan al-Aziz Uthman, fils de Saladin, abandonnée après des mois d’efforts. L’« édifice de l’est » est le temple funéraire, et un temple bas se trouvait plus loin. L’Américain George Reisner les fouilla en 1906-1910 et y découvrit les chefs-d’œuvre de la statuaire de l’Ancien Empire : les triades de Menkaourê entre la déesse Hathor et des divinités de nomes, et le couple royal en grauwacke, aujourd’hui partagés entre Le Caire et le Museum of Fine Arts de Boston.
Les trois petites pyramides au sud, que Jomard voit dans leur enceinte, sont les pyramides de reines évoquées au récit suivant. En 2024, un projet de remise en place des blocs de granit tombés au pied de la pyramide a suscité une vive polémique parmi les archéologues.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. V, chap. XVIII, sect. III, § IV (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 16, fig. 10.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.