Murs, corniches et toitures

Piliers, architraves et couverture d’un portique de Médinet Habou.
Piliers, architraves et couverture d’un portique de Médinet Habou. Photo © Charles Rossignol

Une colonne attire le regard ; le toit qu’elle portait manque souvent. Pour comprendre un édifice égyptien, il faut aussi regarder ses murs, leurs couronnements et les traces d’une couverture disparue. Ces éléments décident de la solidité du bâtiment, mais également de sa lumière et de la manière dont on y entre.

Le mur n’est pas un simple fond

Un mur ferme un espace, reçoit parfois une toiture et sépare des activités. Dans une maison de brique, une enceinte ou une salle de temple, il n’a ni la même épaisseur ni les mêmes contraintes. Sa matière renseigne sur le chantier : terre moulée et séchée, blocs de calcaire ou de grès, assemblages et réparations. La présence de pierre ne suffit pourtant pas à définir une fonction religieuse ; la brique intervient aussi dans les grands domaines cultuels.

La face extérieure de nombreux monuments présente un fruit, une inclinaison par rapport à la verticale. Ce profil appartient à la géométrie du mur. Il faut le distinguer d’un affaissement, d’un défaut du relevé photographique et de la perspective produite lorsqu’on vise une façade depuis le sol. Une paroi peut sembler oblique sur une image sans avoir été construite ainsi.

Les pierres visibles ne représentent pas toujours toute la maçonnerie. Un parement soigné peut couvrir un noyau de matériaux moins réguliers ; un enduit peut unifier une surface de brique. À l’inverse, un mur dépouillé de son revêtement laisse apparaître des dispositions initialement cachées. L’aspect d’une ruine dépend autant de ses pertes que du choix des bâtisseurs.

La terre crue, une matière à entretenir

Dès les premières époques, la brique crue permet de construire des murs avec une matière largement disponible. La terre est préparée, moulée puis séchée ; sa composition et les ajouts éventuels varient. Les lits successifs s’organisent pour donner de la cohésion à la maçonnerie. On ne doit donc pas imaginer une recette unique, inchangée pendant trois millénaires, ni prendre chaque fibre visible pour la preuve d’un dosage connu.

Un bâtiment de terre demande des reprises : renouveler un enduit, réparer le pied d’un mur, relever une cloison. Ces interventions font partie de sa vie normale. Les maisons agrandies et les portes bouchées gardent la mémoire de besoins qui changent. Dans les fouilles d’habitat, plusieurs états peuvent se superposer sur une faible hauteur. Le plan final ne correspond pas nécessairement à une maison occupée en une seule fois.

Les grands mastabas de Saqqarah Nord montrent l’investissement que pouvait représenter une architecture de brique à l’époque thinite. Ses façades à niches et redans composent des jeux de retraits et de saillies. Ces dispositifs ne sont pas simplement décoratifs au sens d’un ornement ajouté après coup : ils appartiennent au volume même du mur et à la manière de rendre la tombe visible.

Des formes traduites dans la pierre

Le complexe de Djoser, à l’Ancien Empire, donne une ampleur nouvelle à la construction de pierre. Certaines formes renvoient à des architectures plus légères, faites de bois, de végétaux et de terre. Cette traduction est un choix : la matière durable garde l’évocation d’assemblages qui auraient pu être périssables. Elle ne permet pas de restituer automatiquement un prototype précis pour chaque détail sculpté.

Le tore est une moulure arrondie qui peut souligner un angle ou encadrer une façade. La corniche à gorge présente un profil concave au sommet du mur. Leurs silhouettes permettent de suivre un bord, de reconnaître un couronnement et de comprendre comment une masse construite est articulée. Leur histoire exige cependant des témoins datés : la permanence d’un profil n’en fait pas un élément sans évolution.

Ces formes peuvent participer à l’expression d’un ordre religieux, mais elles ont aussi une présence très concrète. Une corniche dessine une ligne d’ombre ; un tore détache un angle sur une façade gravée. La lumière du soleil et le point de vue modifient leur lecture. Un détail presque invisible à midi peut devenir net lorsque l’éclairage rase la pierre.

Porter une dalle, franchir une salle

Une couverture de pierre ne repose pas directement sur une forêt de colonnes prises isolément. Des architraves franchissent les intervalles entre supports, puis reçoivent les éléments de toiture. La portée, c’est-à-dire la distance entre appuis, compte autant que la hauteur du bâtiment. Une salle immense peut ainsi être divisée en nombreux intervalles relativement courts.

La dalle travaille avec ses appuis et les charges qu’elle reçoit. Une fissure, un déplacement ou la perte d’un support peut modifier cet équilibre. Pour expliquer un effondrement, il faut donc examiner la structure entière. La seule masse d’un bloc ne raconte pas comment il tenait, et une pierre aujourd’hui au sol ne révèle pas à elle seule l’événement qui l’a fait tomber.

Au-dessus du plafond existe également une surface extérieure. Les accès, les pentes, les dispositifs d’évacuation et les traces d’usage permettent d’étudier ce niveau. Une toiture-terrasse n’est pas nécessairement un espace librement accessible à tous. Dans les sanctuaires, certains parcours sur les toits se comprennent avec les rites et les textes propres au monument.

Le Nouvel Empire : construire la lumière

Dans la grande salle hypostyle de Karnak, les colonnes centrales dépassaient les supports latéraux. Cette différence de hauteur permettait de ménager une zone de fenêtres hautes entre deux niveaux de toiture. L’éclairage pénétrait donc selon un dispositif architectural précis. La lumière que reçoit aujourd’hui la salle, après la disparition d’une grande partie des couvertures, ne restitue pas cette ambiance.

À Médinet Habou, les passages encore couverts permettent de regarder ensemble piliers, architraves, plafond et parois gravées. Le décor se poursuit d’une surface à l’autre. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’enjeu n’est pas seulement de reconnaître une scène : il est aussi de comprendre à quelle hauteur elle se trouvait, depuis quel passage elle pouvait être vue et sous quelle lumière.

Les plafonds étoilés ou les représentations célestes donnent à l’espace couvert une dimension cosmique. Leur signification appartient au programme du lieu. Il serait imprudent d’en déduire que tout toit égyptien reproduisait le ciel de la même façon. Une maison, un magasin et le sanctuaire d’un temple répondent à des usages et à des degrés de monumentalité différents.

Voûte réelle, encorbellement et effet de voûte

Une voûte appareillée et un encorbellement ne portent pas de la même manière. Dans l’encorbellement, des assises avancent progressivement au-dessus du vide ; leurs faces peuvent ensuite être taillées pour produire un profil régulier. Une voûte fait intervenir une disposition différente des éléments et des efforts. Enfin, une surface peut être creusée ou façonnée pour imiter une courbure sans constituer une voûte bâtie.

Les chambres des pyramides de Snéfrou offrent des couvertures en encorbellement. Les constructions de brique témoignent, elles aussi, de solutions pour couvrir des espaces sans multiplier les supports. Les magasins voûtés du Ramesseum montrent que l’architecture utilitaire pouvait développer une organisation monumentale. Ces procédés coexistent avec les toitures plates ; ils ne décrivent pas une succession où une invention aurait supprimé toutes les précédentes.

Trois principes de couverture : linteau, encorbellement et voûte (schéma non métrique).
Trois principes de couverture : linteau, encorbellement et voûte (schéma non métrique). Schéma interprétatif © Visite-egypte

Des temples tardifs aux vestiges actuels

À Edfou et à Dendara, la conservation de salles couvertes permet de comparer les niveaux, les passages et les plafonds. Les recherches sur Dendara associent notamment l’étude des matériaux et celle de l’espace. Une photographie intérieure peut donner l’impression d’un édifice complet ; il faut encore distinguer les parties achevées, les projets restés en fondation et les restaurations modernes.

La corniche, le mur et le toit constituent enfin des lieux d’observation du chantier. Une surface lissée, une assise interrompue ou une pierre laissée en attente peuvent révéler une étape de travail. Leur interprétation gagne à partir d’un relevé, puis à revenir à la photographie. On retrouve alors une architecture faite de décisions, de contraintes et de transformations, derrière l’apparente immobilité des grandes masses de pierre.

Repères d’évolution

Époque Formes et changements Exemple ou limite Fiche
Époque thinite La brique crue donne aux façades des volumes à niches et à redans. Saqqarah Nord Voir la fiche
Ancien Empire Les constructions de pierre traduisent et transforment des formes plus anciennes. Complexe de Djoser Voir la fiche
Moyen Empire La brique et la pierre coexistent dans des programmes domestiques, funéraires et cultuels. El-Lahoun Voir la fiche
Nouvel Empire Supports, toitures et éclairage sont composés ensemble ; les magasins utilisent aussi des voûtes de brique. Karnak ; Ramesseum Voir la fiche
Basse Époque Les profils durables doivent être datés par le contexte du monument, sans datation par silhouette seule. Comparaisons de maçonneries Repère de comparaison
Époques ptolémaïque et romaine Des salles couvertes et des niveaux de terrasse rendent lisibles plusieurs fonctions du toit. Dendara Voir la fiche

Exemples conservés

Ces fiches présentent les monuments dans leur paysage, leur chronologie et leur état de conservation. Elles complètent la comparaison architecturale par la visite des lieux et l’histoire des recherches.

Lexique

Fruit
Inclinaison d’une face de mur par rapport à la verticale.
Parement
Surface extérieure d’une maçonnerie, parfois composée de blocs particulièrement soignés.
Tore
Moulure arrondie soulignant notamment un angle ou un encadrement.
Corniche à gorge
Couronnement à profil concave placé au sommet d’une paroi.
Architrave
Élément horizontal reposant sur des supports et recevant d’autres charges.
Portée
Distance franchie entre deux appuis par un élément de couverture.
Encorbellement
Avancée successive d’assises au-dessus du vide pour réduire l’ouverture à couvrir.
Voûte
Couverture courbe dont les éléments et les appuis organisent la transmission des charges.

Sources

  • Virginia L. Emery, Mud-Brick Architecture, UCLA Encyclopedia of Egyptology, 2011. Consulter la source.
  • Karnak Great Hypostyle Hall Project, About the Architecture, University of Memphis, s. d.. Consulter la source.
  • IFAO, Dendara : architecture et archéologie d’un sanctuaire de Haute-Égypte, Programme scientifique, s. d.. Consulter la source.