
Devant certains portiques, le regard rencontre d’abord une suite de rois dressés dans la pierre. Derrière les figures se trouvent les supports du bâtiment. Comprendre le pilier demande de regarder ensemble ces deux présences, celle qui porte la couverture et celle qui donne un visage au lieu.
Un support dans l’espace
Le pilier est un appui vertical massif dont la section est souvent quadrangulaire. Il reçoit des éléments horizontaux, tels que les architraves, et participe au maintien de la couverture. La colonne est généralement reconnue à son fût de section circulaire ou approchante et à son couronnement. Cette distinction est utile, mais les formes réelles demandent parfois un vocabulaire plus précis qu’une simple opposition entre carré et rond.
Dans un portique, les piliers rythment le bord d’une cour et ménagent une circulation couverte. Dans un espace taillé dans le roc, ils peuvent correspondre à des volumes de pierre laissés en place au cours du creusement. Le matériau et la technique de construction comptent donc autant que la silhouette. Deux supports semblables sur une photographie peuvent relever de chantiers très différents.
La section quadrangulaire offre des faces distinctes à la gravure. Chacune peut recevoir une figure, une titulature ou une scène. Le support devient alors une surface d’inscription située sur un parcours. Il faut examiner ses différentes faces et sa position : ce que le visiteur voit en arrivant ne correspond pas nécessairement à ce qu’il découvre en se retournant.

La forme porteuse et la figure
Lorsque des figures royales sont associées aux piliers, il est tentant d’imaginer qu’elles soutiennent elles-mêmes la couverture. L’observation permet de préciser cette impression. Il faut suivre la continuité du support jusqu’aux éléments supérieurs, repérer la pierre située derrière la figure et regarder comment l’architrave prend appui. La présence sculptée et la fonction porteuse ne se confondent pas automatiquement.
Cette association donne au souverain une place dans l’architecture. La répétition des figures accompagne le déplacement et marque l’espace de sa présence. Une série de supports devient également une série d’images royales. Mais une formule répétée n’efface pas les différences entre les visages, les couronnes, les attributs et les inscriptions. Ces détails sont nécessaires pour comprendre ce que représente chaque ensemble.
Les expressions « pilier osiriaque » ou « pilier hathorique » ne décrivent d’ailleurs pas exactement la même chose que « pilier carré ». Le premier vocabulaire renseigne une association figurée ou une interprétation ; le second décrit une forme. Pour regarder correctement, il est utile de conserver ces deux questions : comment le support est-il construit, et quelle image lui est-elle associée ?

Des débuts de l’architecture monumentale au Moyen Empire
Les édifices anciens invitent à distinguer plusieurs histoires : celle du support vertical, celle des programmes gravés et celle des images royales intégrées au bâtiment. Ces histoires se croisent, mais elles ne commencent pas nécessairement ensemble. On ne peut pas établir une succession complète à partir des seuls grands temples dont les élévations sont aujourd’hui les mieux conservées.
Les bâtiments de brique et les constructions en matériaux légers ont moins souvent conservé leurs parties hautes. L’absence d’un pilier debout ne prouve donc pas l’absence ancienne de support. Inversement, l’existence d’une représentation ne suffit pas à restituer les dimensions et le matériau d’un édifice disparu. Les plans, les fondations et les fragments doivent être confrontés avant de reconstruire une salle entière.
Un témoin du Moyen Empire aide à comprendre une autre distinction. À Licht, des statues de Sésostris Ier, dites de type osiriaque, occupaient des niches le long de la chaussée de son complexe funéraire. Une statue conservée au Metropolitan Museum montre le corps enveloppé et les bras croisés. Elle renseigne une manière de représenter le roi ; elle ne devient pas, pour cette seule raison, un pilier portant un toit.
La notice du musée souligne que la signification de cette forme reste débattue. Le rapprochement avec Osiris est important, mais il n’épuise pas les références possibles. Ce cas rappelle que le nom moderne d’un type peut devenir plus affirmatif que les données elles-mêmes. Il vaut mieux décrire les attributs visibles, puis expliquer les interprétations, que transformer une étiquette en identité certaine.
Le Nouvel Empire : le souverain dans les portiques
À Deir el-Bahari
Au temple d’Hatchepsout, les portiques et les terrasses organisent une montée vers les espaces de culte. Sur la terrasse supérieure, les figures royales dites osiriaques participent à la façade et au programme du monument. Leur répétition doit être lue à l’échelle du portique : l’image de la souveraine appartient à une architecture de procession, de passage et de présentation.
Le temple est un lieu de culte, distinct de la tombe. La présence de figures associées à la régénération royale ne permet pas de transformer le bâtiment en sépulture. Il faut également reconnaître les restaurations et les remontages modernes. Les recherches sur les fragments et leur emplacement contribuent directement à ce que le visiteur voit aujourd’hui sur les terrasses.
La comparaison du Ramesseum
La deuxième cour du Ramesseum offre une comparaison particulièrement claire. Selon la présentation de Christian Leblanc, deux de ses portiques comportaient des piliers royaux dits osiriaques, tandis que les autres côtés associaient des colonnes papyriformes. Les supports ne sont donc pas interchangeables dans la composition : le parcours permet de comparer leurs formes et leur traitement dans un même espace.
Cette diversité empêche de résumer un temple à un seul type de support. Elle rappelle aussi que l’architecture distribue les images. Une figure royale adossée à un pilier et un chapiteau végétal peuvent appartenir au même programme sans remplir la même fonction visuelle. Le monument gagne à être parcouru comme une suite d’orientations et de relations, plutôt que comme un inventaire de motifs séparés.
À Abou Simbel et à Médinet Habou
Le grand temple d’Abou Simbel fait entrer cette réflexion dans une architecture creusée dans le roc. La grande salle associe des piliers à des figures royales monumentales ; d’autres espaces intérieurs montrent des supports plus simples. La comparaison doit se faire salle par salle. Une photographie d’une chambre latérale ne représente pas automatiquement les grands piliers du premier espace.
À Médinet Habou, le programme du temple de Ramsès III réunit à son tour cours, portiques, supports et images royales. Les ressemblances avec d’autres temples du Nouvel Empire ne justifient pas de leur attribuer une identité de plan ou de fonction. Chaque ensemble possède son histoire de construction, ses accès, ses inscriptions et ses transformations.

Le décor hathorique : regarder tout le support
Une présence hathorique peut se lire dans un couronnement, dans un décor de face ou dans un ensemble plus complexe. Il faut alors préciser ce que l’on décrit. Une tête d’Hathor au sommet d’une colonne ne transforme pas le fût en pilier quadrangulaire. Le nom de la divinité n’efface ni la section, ni le mode d’assemblage, ni le rapport avec la couverture.
Aux époques tardives, ces associations entre architecture et présence divine se poursuivent. La variété des formes conservées invite à une description attentive plutôt qu’à une ligne d’évolution où le support « simple » serait nécessairement ancien et le support figuré nécessairement récent. Les campagnes de gravure peuvent elles-mêmes appartenir à plusieurs moments de la vie d’un bâtiment.
Le djed : un autre sens du mot pilier
Le djed occupe une place à part. Cet emblème est traditionnellement désigné comme un pilier et apparaît dans des images, des objets et des contextes rituels. Son association avec Osiris est attestée dans les programmes figurés. Le Louvre en fournit un exemple sur le cartonnage de Djed-Khonsou-iou-ef-ankh, où il accompagne d’autres emblèmes et figures du monde osirien.
Nous ne sommes plus ici devant la même question de construction. Une image de djed sur une enveloppe funéraire ne renseigne pas un appui soutenant une architrave. L’emblème, le rite et le support architectural peuvent entrer en relation dans la pensée égyptienne ; ils ne doivent pas être confondus dans notre classement des monuments. Le mot commun invite à comparer, pas à déclarer les objets identiques.
Repères d’évolution
| Époque | Question principale | Exemple ou repère |
|---|---|---|
| Origines et Ancien Empire | Distinguer appuis construits, volumes laissés en place et images de supports. | Les vestiges et leur contexte précèdent toute restitution. |
| Moyen Empire | La représentation royale de type osiriaque ne constitue pas toujours un pilier porteur. | Statues de Sésostris Ier à Licht. |
| Nouvel Empire | Le pilier et la figure royale s’inscrivent dans l’organisation des cours et portiques. | Deir el-Bahari ; Ramesseum. |
| Nouvel Empire | Supports et parcours peuvent être taillés dans le roc ou construits en maçonnerie. | Abou Simbel ; Médinet Habou. |
| Basse Époque | Forme du support et répertoire figuré doivent être datés séparément lorsque leur histoire diffère. | Le djed reste un dossier iconographique distinct. |
| Époques ptolémaïque et romaine | Les motifs divins peuvent s’associer à plusieurs formes de supports. | Philae : observer section, couronnement et décor. |
Retrouver la construction derrière l’image
Devant une figure royale, regardez ce qui la prolonge vers le haut et ce qui subsiste derrière elle. Une pierre cassée peut rendre visible un raccord que l’on remarquait moins sur un élément complet. Les joints et les surfaces de contact donnent parfois une information que le visage attire d’abord loin du regard. Le support conserve sa logique matérielle sous la force de l’image.
Lexique
- Pilier
- Appui vertical massif, souvent de section quadrangulaire.
- Section
- Forme obtenue en considérant une coupe à travers un élément.
- Architrave
- Poutre horizontale qui repose sur des supports.
- Portique
- Espace couvert ouvert sur un côté par une suite de supports.
- Figure adossée
- Figure associée à une masse ou un élément situé derrière elle.
- Osiriaque
- Désignation traditionnelle dont il faut préciser les attributs et la portée dans chaque exemple.
- Hathorique
- Associé à la figure ou aux attributs d’Hathor.
- Djed
- Emblème appelé pilier, à distinguer d’un support architectural effectivement porteur.
Sources
- Christian Leblanc, La deuxième cour et le « Jeune Memnon », Mission archéologique française de Thèbes-Ouest, s. d. Présentation.
- Metropolitan Museum of Art, Osiride statue of Senwosret I, objet 09.180.529, s. d. Notice.
- Musée du Louvre, Enveloppe en cartonnage de Djed-Khonsou-iou-ef-ankh, exposition Les Portes du ciel, 2009. Notice.
- Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Hatshepsut Temple, s. d. Notice.
- Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, The Temple of Medinet Habu, s. d. Notice.