Le mammisi et le kiosque

Les chapiteaux végétaux à visages hathoriques du mammisi de Philae.
Les chapiteaux végétaux à visages hathoriques du mammisi de Philae. Photo © Charles Rossignol

À Philae, des visages hathoriques dominent les colonnes d’un petit édifice, tandis qu’un pavillon largement ouvert se détache près de l’eau. Le mammisi et le kiosque peuvent sembler appartenir à une même famille de constructions élégantes. Leurs noms répondent pourtant à deux lectures différentes : une destination cultuelle pour le premier, une forme architecturale pour le second.

Deux mots qui ne décrivent pas la même chose

Le mammisi, terme introduit dans le vocabulaire égyptologique à partir du copte, est une « maison de naissance ». Dans les grands sanctuaires concernés, il accueille un programme lié à la naissance et à l’enfance d’un dieu. Son architecture et son décor inscrivent cet événement divin dans le domaine du temple. Le nom ne désigne pas une maternité où l’on venait ordinairement accoucher.

Le kiosque est un terme descriptif moderne employé pour certains pavillons ouverts ou largement ajourés. Il ne livre pas, à lui seul, la fonction précise du bâtiment. Un édifice peut participer à un parcours rituel, servir de station ou recevoir un programme particulier ; ces usages doivent être établis à partir de son emplacement, de ses aménagements et de ses inscriptions.

Les deux catégories ne sont donc pas symétriques. Des colonnes et des murs d’entrecolonnement peuvent se retrouver dans des constructions de destination différente. Reconnaître un portique ne suffit pas à identifier une maison de naissance. La comparaison devient plus utile lorsqu’elle associe la forme conservée au destinataire divin et aux scènes qui occupent les parois.

Des pavillons bien avant les derniers siècles pharaoniques

Les kiosques et les stations ouvertes ont des antécédents bien antérieurs aux périodes ptolémaïque et romaine. Les édifices de reposoir et les petites chapelles à supports permettent de suivre cette longue histoire. À Karnak, les monuments du Moyen Empire remontés à partir de blocs retrouvés dans des remplois témoignent notamment de programmes plus anciens que les grands pavillons de Philae.

Il faut toutefois décrire chaque cas avec son vocabulaire propre. Une petite chapelle à piliers du Moyen Empire n’est pas un mammisi parce qu’elle présente un volume ouvert ou un parcours axial. Le rapprochement formel permet une comparaison ; il ne démontre pas la continuité d’un même rite de naissance divine pendant toutes les périodes.

Les récits de naissance royale représentés au Nouvel Empire constituent un autre dossier. Leur relation avec les traditions des maisons de naissance mérite d’être étudiée, mais une scène ancienne n’est pas encore la preuve d’un bâtiment autonome appelé mammisi. Les textes, les images et les édifices ont des histoires qui se croisent sans coïncider exactement.

La Basse Époque : le témoin de Dendara

À Dendara, le mammisi de Nectanébo Ier fournit un témoin majeur de la XXXe dynastie. Il est antérieur au grand temple d’Hathor dont les élévations dominent aujourd’hui le site. Cette différence de date est importante : la disposition visible d’un sanctuaire peut réunir des bâtiments séparés par plusieurs siècles de travaux.

L’étude architecturale de Georges Castel reprend les observations et les restitutions antérieures pour discuter les propylées et leur couverture. Les blocs, les appuis et les profils permettent d’évaluer comment l’entrée était organisée. Ce type d’enquête rappelle qu’une reconstruction publiée peut être révisée, même lorsqu’un bâtiment est connu depuis longtemps et associé à une tradition de recherche prestigieuse.

Le chantier du mammisi se prolonge sous d’autres souverains. Les maçonneries, les revêtements et les décors ne doivent pas tous être attribués au premier nom royal lié au lieu. Une fondation ancienne peut recevoir un nouvel habillage, des salles transformées et des aménagements de toiture. Le monument porte ainsi plusieurs temps de construction.

Aquarelle du mammisi romain de Dendérah, centrée sur sa colonnade ocre, ses chapiteaux composites et les murets entre les colonnes.
Le mammisi romain de Dendérah, plus tardif que celui de Nectanébo Ier. Interprétation à l’aquarelle générée par IA d’après la photographie fournie. © Visite Égypte

La naissance divine dans le domaine du temple

La maison de naissance met en relation une divinité enfant, sa mère et les autres figures du programme local. Le récit participe au renouvellement du monde divin et à l’expression de la légitimité royale. Il faut néanmoins lire les scènes du monument choisi, plutôt que distribuer partout une triade unique de père, mère et enfant.

Les gestes représentés, les objets et les textes donnent aux salles leur destination. Leur emplacement guide la lecture : un passage, une salle d’offrandes et un sanctuaire n’offrent pas les mêmes surfaces ni les mêmes conditions d’approche. Le décor n’est pas seulement un ensemble d’images à collectionner ; il compose un espace d’action religieuse.

Des figures protectrices peuvent intervenir, dont Bès, tandis que le vocabulaire hathorique occupe une place importante dans certains monuments. Leur présence doit être précisée selon l’élément observé. Un visage de déesse sur un couronnement ne transforme pas automatiquement toute la colonne en statue autonome, ni tout le bâtiment en sanctuaire consacré exclusivement à Hathor.

Philae : regarder le mammisi dans son ensemble

Le mammisi de Philae appartient au domaine d’Isis. Les colonnes et les couronnements à visages hathoriques sont devenus des images familières du site. Leur lecture gagne à suivre le support depuis le fût jusqu’aux parties hautes : le végétal, les visages et les éléments architecturaux se combinent au lieu de constituer trois objets séparés.

La photographie des colonnes ne donne pas à elle seule le plan des salles. Il faut la replacer dans le parcours, observer les murs d’entrecolonnement et distinguer les zones ouvertes des espaces plus fermés. Un édifice de petite taille peut organiser plusieurs degrés d’accès et plusieurs foyers de représentation. La monumentalité ne dépend pas uniquement d’une hauteur exceptionnelle.

Les inscriptions et les reprises du décor documentent différents souverains et différentes interventions. Comme dans les grands temples, le nom gravé sur une surface ne date pas nécessairement toute la structure qui la porte. Les phases de Philae demandent aussi de distinguer l’histoire antique et le remontage moderne des monuments sur Agilkia.

Les développements d’époque romaine

À Dendara, un autre mammisi, couramment nommé mammisi romain, occupe le domaine sacré. Sa coexistence avec le monument plus ancien montre que l’histoire du lieu comporte des changements d’implantation et de programme. Les constructions d’enceinte et les transformations du sanctuaire ont pu modifier les circulations et les relations entre ces bâtiments.

La qualification de « romain » ne signifie pas que l’édifice abandonne les formes et les rites égyptiens. Des empereurs sont représentés dans la tradition figurée du souverain officiant. Il faut étudier les datations et les interventions effectivement attestées, sans attribuer automatiquement tous les reliefs au même règne ou supposer l’achèvement immédiat de l’ensemble.

Les états inachevés ont ici une valeur documentaire. Une surface préparée sans décor ou un élément interrompu permettent de retrouver une étape de travail. Une illustration pédagogique peut les rendre plus lisibles, mais ne devrait pas compléter librement les lacunes comme si un programme entier était connu.

Vue d’ensemble du kiosque de Trajan à Philae : colonnades ouvertes, chapiteaux végétaux et proximité de l’eau.
Le kiosque de Trajan à Philae, pavillon ouvert du domaine d’Isis. Photo © Charles Rossignol

Le kiosque de Trajan : une forme ouverte

Le kiosque de Trajan, à Philae, est un pavillon à colonnes dont les grands intervalles mettent l’intérieur en relation avec l’extérieur. Les chapiteaux et les parties hautes composent une silhouette très différente de la façade massive d’un pylône. Cette ouverture ne prouve pas pour autant que le bâtiment était un simple belvédère destiné à admirer le paysage.

Sa relation aux circulations du sanctuaire et aux accès par l’eau est essentielle. L’hypothèse d’une halte ou d’un usage rituel doit être discutée avec la documentation du monument. Son décor est resté incomplet. Le nom moderne de Trajan renvoie à des interventions impériales, mais ne fournit pas, à lui seul, le détail de toutes les étapes de construction.

Le pavillon ne doit pas être restitué comme un temple autonome réservé au culte de l’empereur. Les scènes conservées le placent dans les traditions religieuses de Philae. Sa place auprès du sanctuaire d’Isis lui donne un contexte que la photographie isolée, surtout cadrée sur les seules colonnes, peut faire oublier.

Deux manières d’approcher le sanctuaire

Comparer mammisi et kiosque consiste ainsi à tenir ensemble le programme et la forme. Dans un cas, la naissance divine fournit une destination précise. Dans l’autre, l’ouverture architecturale demande encore une enquête sur l’usage. Les matériaux, les seuils et les inscriptions permettent de passer d’un nom familier à une compréhension du bâtiment.

Les deux édifices montrent aussi que les annexes d’un grand temple ne sont pas des monuments secondaires par leur intérêt. Elles éclairent des moments du culte, des déplacements et des choix de représentation. Un domaine sacré se comprend mieux lorsqu’on quitte un instant sa porte principale pour regarder comment ces petits bâtiments organisent d’autres relations.

Repères d’évolution

Époque Formes et changements Exemple ou limite Fiche
Premières époques et Ancien Empire Ne pas identifier un mammisi autonome à partir de tout petit édifice de culte. Antécédents à documenter Repère de comparaison
Moyen Empire De petites chapelles et stations ouvertes précèdent les grands pavillons tardifs. Monuments remontés de Karnak Voir la fiche
Nouvel Empire Les programmes de naissance royale constituent un dossier distinct des mammisis autonomes plus tardifs. Comparer récits et bâtiments Repère de comparaison
Basse Époque La maison de naissance de Nectanébo Ier fournit un témoin majeur de la XXXe dynastie. Dendara Voir la fiche
Époque ptolémaïque Des travaux et des décors prolongent et développent les programmes de naissance divine. Mammisi de Philae Voir la fiche
Époque romaine Mammisis et pavillons continuent leurs histoires propres ; la fonction d’un kiosque reste à préciser. Dendara ; kiosque de Trajan Voir la fiche

Exemples conservés

Ces fiches présentent les monuments dans leur paysage, leur chronologie et leur état de conservation. Elles complètent la comparaison architecturale par la visite des lieux et l’histoire des recherches.

Lexique

Mammisi
Maison de naissance divine dont le programme cultuel est établi par les textes et les images.
Kiosque
Nom descriptif moderne donné à certains pavillons ouverts ou largement ajourés.
Reposoir
Édifice ou installation accueillant une halte rituelle, selon les données du monument.
Propylées
Dispositif monumental établi devant l’entrée d’un ensemble.
Entrecolonnement
Intervalle entre deux colonnes, parfois partiellement fermé par une maçonnerie.
Hathorique
Relatif à Hathor ou à des caractères figurés associés à son image.
Triade
Groupe de trois divinités dont la composition dépend du culte local.

Sources

  • Georges Castel, Le mammisi de Nectanébo à Dendara, BIFAO 119, p. 79–93, 2019. Consulter la source.
  • IFAO, Dendara : architecture et archéologie d’un sanctuaire de Haute-Égypte, Programme scientifique, s. d.. Consulter la source.
  • Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Philae, Notice de site, s. d.. Consulter la source.