
À Karnak, les colonnes se dressent aujourd’hui dans une lumière que leurs bâtisseurs n’avaient pas prévue ainsi. La disparition d’une grande partie de la toiture a ouvert la salle au ciel. Pour comprendre ces supports, il faut retrouver ce qu’ils portaient, les passages qu’ils ménageaient et le monde végétal auquel leurs formes faisaient référence.
Une pierre qui porte et qui laisse passer
Une colonne est d’abord un support vertical. Elle reçoit une partie du poids de la couverture, souvent par l’intermédiaire d’une architrave, cette poutre de pierre posée entre deux appuis. En multipliant les supports, les constructeurs peuvent couvrir une salle tout en conservant des espaces pour circuler. L’architecture se règle dans cet équilibre entre la matière nécessaire pour porter et le vide nécessaire pour passer.
On distingue généralement une base, un fût et un couronnement. Le fût constitue le corps de la colonne. Il peut être taillé dans une seule pierre, ou formé d’éléments superposés, appelés tambours. Au sommet, le chapiteau assure la transition vers l’abaque, bloc sur lequel repose l’architrave. Tous ces éléments ne sont pas également développés dans chaque exemple. Leur reconnaissance aide néanmoins à regarder une colonne autrement que comme une longue pierre décorée.
La colonne peut se tenir librement dans l’espace ou rester engagée dans une maçonnerie. Cette différence se voit dans le plan comme dans le parcours. Une rangée de supports libres permet de passer de part et d’autre. Des supports liés à des murs composent un autre rythme, plus fermé. Le mot « colonnade » désigne un alignement ; il ne renseigne, à lui seul, ni le matériau, ni l’époque, ni la fonction de l’édifice.

Des formes végétales dans une construction de pierre
Les colonnes égyptiennes évoquent souvent des tiges, des faisceaux ou des arbres. Ce rapprochement ne relève pas seulement de notre imagination : des ligatures, des nervures et des bouquets sont sculptés dans la pierre. Dans certains cas, le support conserve ainsi l’image d’un assemblage végétal, alors même que la solidité du matériau permet une tout autre construction.
Il faut cependant distinguer la référence visible et l’histoire technique que nous aimerions en tirer. Un faisceau sculpté ne prouve pas que chaque détail reproduit un bâtiment antérieur connu. Les constructions en bois et en matières végétales se conservent moins facilement que la pierre. Le passage d’un matériau à l’autre ne peut donc pas être raconté comme une série complète de modèles dont nous posséderions tous les maillons.
Dans les temples, les formes végétales prennent aussi place dans des programmes religieux. Les supports, les parois et le plafond peuvent composer un espace où se répondent plantes, terre et ciel. La lecture dépend du monument et de ses inscriptions. Elle ne dispense jamais de regarder la construction : un symbole n’explique pas, à lui seul, le diamètre d’un fût, la portée d’une poutre ou l’emplacement d’un passage.
L’Ancien Empire : traduire, puis disposer les supports
Les colonnes engagées de Djoser
Au début de la IIIe dynastie, le complexe de Djoser à Saqqarah donne à la pierre taillée une place monumentale. Dans la colonnade d’entrée, les formes des supports rappellent des faisceaux végétaux. Elles restent liées à des éléments de maçonnerie, ce qui doit être observé avant de les comparer aux colonnes libres des grandes salles ultérieures.
La succession des appuis accompagne un cheminement vers les espaces du complexe royal. On comprend ici qu’un support peut faire davantage que maintenir une couverture : il règle une approche et donne une mesure au déplacement. Les parties aujourd’hui remontées ou restaurées appartiennent toutefois à l’histoire moderne du site. Une photographie actuelle ne constitue pas l’image intacte d’une entrée de la IIIe dynastie.
La cour de Sahourê
À Abousir, dans le temple funéraire de Sahourê, les colonnes palmiformes entouraient une cour ouverte. Une colonne conservée au Metropolitan Museum permet d’en examiner le granit, les palmes et les ligatures sculptées. Le matériau venait d’Assouan : sa présence rappelle qu’un support engageait également des carrières, des transports et des équipes spécialisées.
La comparaison avec Saqqarah porte donc sur plusieurs choses : la position du support, son rapport aux espaces ouverts, le matériau et le programme du monument. Elle ne se réduit pas à un remplacement de colonnes « primitives » par des colonnes « perfectionnées ». Les bâtisseurs répondaient à des programmes différents. Même les dimensions actuelles d’un objet de musée demandent une vérification : la colonne de Sahourê a subi des interventions après son transfert.

Le Moyen Empire : des supports taillés dans la falaise
À Beni Hassan, certaines chapelles de tombes du Moyen Empire possèdent des colonnes ménagées dans le calcaire de la falaise. Le travail consiste à retirer la roche autour des supports, plutôt qu’à apporter chaque élément depuis une carrière. La forme demeure liée à un volume laissé en place, dans un espace dont on creuse simultanément les parois et le plafond.
Le portique de la tombe de Khnumhotep II présente deux colonnes cannelées. La littérature les qualifie parfois de « protodoriques ». Ce nom moderne souligne une ressemblance avec des formes grecques beaucoup plus tardives. Il ne faut pas en faire un ordre grec déjà constitué en Égypte, ni la preuve d’une transmission directe que cette seule comparaison suffirait à établir.
Le Nouvel Empire : la salle et la lumière
Dans la grande salle hypostyle de Karnak, le support participe à une organisation d’ensemble. La nef centrale et les espaces latéraux ne possèdent pas la même hauteur. Des fenêtres hautes, à claire-voie, étaient disposées entre les niveaux de toiture. Ce dispositif permettait d’éclairer l’intérieur tout en maintenant la couverture.
La forêt de pierre que l’on découvre aujourd’hui ne doit donc pas être imaginée comme un espace antique continuellement ouvert au soleil. Les architraves subsistantes, les vestiges de couverture et les fenêtres renseignent une salle close et hiérarchisée. Le visiteur voit surtout les supports ; le chercheur doit aussi restituer les relations entre ces appuis et ce qui a disparu au-dessus d’eux.
Les inscriptions ajoutent une autre durée à celle du bâtiment. Construire une colonne, graver ses surfaces, modifier un nom royal et restaurer une partie endommagée sont des opérations distinctes. Une photographie de cartouche peut aider à lire un décor, mais elle ne date pas automatiquement toute la pierre, encore moins la salle entière.

Des formes qui persistent et se recomposent
Après le Nouvel Empire, les références anciennes restent disponibles. Les programmes des temples tardifs reprennent des formes végétales et en développent les combinaisons. Cette histoire comporte des continuités, des reprises et des choix propres à chaque chantier. On ne peut pas dater un support isolé en lisant son profil comme on lirait une date inscrite.
À Philae, puis dans le pronaos romain conservé à Esna, la colonne entre dans des compositions où le couronnement et le décor occupent une place importante. Un même ensemble peut également réunir des campagnes de construction et de gravure différentes. Les joints, les inscriptions et les relevés doivent être confrontés avant d’attribuer chaque élément à un souverain.
La pierre que nous voyons était aussi une surface travaillée, inscrite et parfois peinte. L’érosion, l’encrassement et les nettoyages successifs en modifient la perception. La couleur n’est pas un supplément imaginé pour rendre le passé plus séduisant : lorsqu’elle est attestée, elle fait partie du monument. Ses restitutions doivent cependant s’appuyer sur les traces propres à l’édifice.
Repères d’évolution
| Époque | Ce qui change ou se maintient | Exemple et fiche |
|---|---|---|
| Époque thinite | Les antécédents en matériaux légers ne forment pas un dossier conservé continu. | Comparer les témoins avec prudence. |
| Ancien Empire | Supports engagés et formes végétales en pierre ; colonnes libres dans les cours des temples. | Djoser ; Sahourê. |
| Moyen Empire | Des supports sont ménagés dans la roche des chapelles de tombes. | Beni Hassan. |
| Nouvel Empire | La distribution des supports règle la couverture, la circulation et la lumière. | Grande salle hypostyle de Karnak. |
| Basse Époque | Les formes anciennes restent disponibles ; identifier les reprises et les remplois exige le contexte. | La forme seule ne fournit pas une datation. |
| Époque ptolémaïque | Développement des combinaisons de couronnements et des programmes décoratifs. | Philae. |
| Époque romaine | Le support reste intégré à un espace cultuel couvert et décoré. | Esna. |
Devant une colonne
Commencez par regarder le sol, puis suivez le fût jusqu’à son sommet. Cherchez les joints, la base, les traces de décor et la manière dont l’architrave prend appui. Élargissez ensuite le regard : le support est-il libre, lié à un mur, placé dans une cour ou dans une salle ? Ces observations simples révèlent la construction avant même que l’on reconnaisse le motif du chapiteau.
Les fiches de Saqqarah, de Sahourê, de Beni Hassan et de Karnak replacent ces exemples dans leur monument. L’article Le chapiteau prolonge ce parcours par la lecture des couronnements.
Lexique
- Base
- Partie inférieure du support, au contact du sol aménagé.
- Fût
- Corps vertical de la colonne, entre base et couronnement.
- Tambour
- Élément de pierre superposé à d’autres pour constituer un fût.
- Monolithe
- Élément taillé dans un seul bloc.
- Colonne engagée
- Support intégré à une maçonnerie au lieu d’être entièrement libre.
- Chapiteau
- Couronnement qui assure la transition entre le fût et les éléments supérieurs.
- Abaque
- Bloc au-dessus du chapiteau, recevant l’architrave.
- Architrave
- Poutre horizontale reposant sur des supports.
Sources
- Metropolitan Museum of Art, Palm Column of Sahure, notice de l’objet 10.175.137, s. d. Notice.
- Dieter Arnold, Curatorial Interpretation: Palm Column of Sahure, Metropolitan Museum of Art, 2015. Étude.
- Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, The Tomb of Khnumhotep II, s. d. Notice.
- Karnak Great Hypostyle Hall Project, About the Architecture, University of Memphis, s. d. Présentation scientifique.
- CFEETK, L’Akh-menou de Thoutmosis III, s. d. Programme de recherche.