
À Gizeh, une pyramide réunit des pierres venues de carrières proches et d’autres régions de l’Égypte. Le choix dépend de la place du bloc, de son aspect et du travail qu’il doit supporter. Avant de regarder les outils, il faut donc reconnaître les matières : le calcaire d’un noyau, le granit d’une chambre et la calcite d’une chapelle ne posent pas les mêmes problèmes aux bâtisseurs.
Choisir une pierre, choisir un travail
Une carrière ne fournit pas une matière uniforme. Dans un même affleurement, certains bancs sont plus compacts, d’autres plus fissurés ou plus riches en inclusions. Le carrier cherche un volume utilisable, avec des dimensions adaptées à la commande. Une faille qui facilite le détachement d’un bloc peut aussi empêcher d’en tirer une longue architrave. La ressource commence ainsi par une lecture de la roche.
Le mot « dureté » demande quelques précautions. En minéralogie, il désigne la résistance à la rayure. Pour le tailleur, comptent aussi la cohésion, la taille des grains, les plans de fracture et la résistance aux chocs. Une roche peut résister à l’abrasion et néanmoins se fendre suivant une discontinuité. À l’inverse, un bloc facile à entamer peut perdre ses arêtes sous les coups. Les catégories de pierres tendres et dures rendent service, sans remplacer l’examen de chaque matériau.
Le choix doit enfin tenir compte du voyage. Une belle pierre éloignée entraîne une extraction, un acheminement jusqu’au fleuve et une manutention à l’arrivée. Employer une ressource locale pour la masse d’un bâtiment et réserver une pierre transportée aux parties visibles ou particulièrement sollicitées est un choix architectural. La diversité des matériaux d’un monument raconte cette répartition des efforts.
Le calcaire : du plateau de Gizeh aux carrières de Toura
Les calcaires constituent une grande partie des reliefs qui bordent la vallée au nord de la Haute-Égypte. Ils ne présentent pas tous la même texture ni la même aptitude à recevoir un relief. À Gizeh, une part essentielle du volume des pyramides provient du plateau lui-même. Les espaces d’extraction et les monuments appartiennent à un même paysage de chantier.
Le calcaire fin de Toura, également écrit Tourah, sur la rive orientale, répond à d’autres attentes. Son aspect clair et sa qualité permettaient d’obtenir des surfaces de parement soignées. Le journal de Merer documente des voyages de cette pierre vers le chantier de Khéops. Les papyrus ont été retrouvés au Ouadi el-Jarf, mais les blocs décrits dans ces trajets circulaient par les voies du Nil : ils ne faisaient pas un détour par le port de la mer Rouge.
Cette différence entre pierre de masse et pierre de parement se lit dans la ruine actuelle. Lorsque l’enveloppe a disparu, le noyau plus irrégulier devient la surface visible. Il serait trompeur d’en déduire que toutes les faces de l’édifice achevé avaient cet aspect. Le calcaire aujourd’hui exposé renseigne autant sur le démontage du monument que sur sa construction.
Le grès : des bancs pour les temples
Plus au sud, le grès offre des ressources majeures. Il est constitué de grains, principalement de quartz, réunis par un ciment naturel. Selon la cohésion de ce ciment et l’organisation des bancs, les propriétés du matériau changent. Parler de « pierre tendre » ne signifie donc ni qu’un bloc s’effrite nécessairement ni qu’il peut être travaillé sans effort.
À Gebel el-Silsila, entre Edfou et Kôm Ombo, les carrières occupent les deux rives du Nil. Elles ont alimenté de nombreux chantiers, particulièrement ceux des grands temples. Le site associe extraction, inscriptions, chapelles et espaces funéraires. La proximité du fleuve aide à comprendre son intérêt, mais toutes ses surfaces ne sont pas contemporaines. Une chapelle du Nouvel Empire ne date pas à elle seule le front de taille voisin.
Le grès devient très présent dans l’architecture des temples du Nouvel Empire et des périodes suivantes. Le calcaire reste cependant employé. L’évolution ne correspond pas à une substitution totale d’une pierre par une autre : les ressources régionales, les programmes royaux et les propriétés recherchées se combinent.
Le granit d’Assouan : construire avec des cristaux
À Assouan, le granit est une roche à cristaux visibles. Le quartz, les feldspaths et les minéraux sombres n’ont pas tous le même comportement sous l’outil. L’appellation courante de granit rose résume un aspect général ; elle ne désigne pas chaque bloc de la région. Les roches grises ou sombres doivent être identifiées plus précisément lorsqu’on veut en comparer les provenances.
Ce matériau apparaît dans des parties choisies des complexes de Gizeh, puis dans des colonnes, obélisques, statues et autres monuments. Le transporter loin de sa carrière suppose un investissement qui ne se mesure pas seulement au volume de la construction. Une petite pièce très travaillée peut représenter une dépense considérable de temps.
L’obélisque inachevé permet d’observer un monolithe encore attaché à la roche. Il montre aussi la limite imposée par une fissure. La pierre choisie pour sa solidité peut se révéler inutilisable au cours du chantier. Les défauts, les essais et les abandons appartiennent pleinement à l’histoire de la construction.
Quartzite, calcite et pierres sombres
Le quartzite du vocabulaire égyptologique est souvent un grès fortement silicifié. Le nom reste commode, mais il ne correspond pas toujours au quartzite métamorphique des géologues. Le Gebel el-Ahmar, dans la région du Caire, est l’une des provenances importantes. Cette pierre a servi à des sculptures et à des éléments architecturaux exigeants. Sa teinte varie ; une couleur rouge ne suffit pas à identifier une carrière.
L’« albâtre égyptien » est une pierre de calcite, à distinguer de l’albâtre gypseux. Hatnoub, dans le désert oriental près d’Amarna, en est un grand centre d’extraction. Les veines et la translucidité de certaines épaisseurs contribuent à son attrait. La matière est employée dans des vases, des statues et des parties de monuments. Les fouilles de Hatnoub réunissent carrières, outils, inscriptions et installations de circulation : la beauté de l’objet fini retrouve ainsi son contexte de production.
Le basalte et la grauwacke ne sont pas deux noms pour la même pierre noire. Le premier est une roche volcanique ; la seconde, dans les emplois égyptiens auxquels on se réfère ici, est une roche sédimentaire transformée, souvent nommée métagrauwacke. Le Ouadi Hammamat est un lieu majeur pour cette dernière, la pierre de bekhen. Le basalte de l’Ancien Empire est notamment connu dans des dallages. La couleur commune masque donc des histoires géologiques et des réseaux différents.
Les désignations anciennes et celles des catalogues ne coïncident pas toujours avec les identifications actuelles. Une œuvre dite en « diorite » peut être faite d’une autre roche. Avant d’interpréter une couleur ou d’attribuer un objet à une carrière, il faut vérifier de quelle matière il s’agit réellement.
Sept matières, des propriétés différentes
Ces propriétés ne constituent pas une échelle de dureté des roches : la dureté des minéraux, la cohésion et les fractures jouent des rôles distincts.
| Pierre | Provenances citées | Comportement à considérer | Exemples d’usages |
|---|---|---|---|
| Calcaire | Toura, Gizeh | Roche à calcite dominante ; textures et inclusions variables. | Masses bâties, parements, reliefs. |
| Grès | Gebel el-Silsila | Grains principalement de quartz, cohésion variable selon le ciment. | Murs, colonnes et couvertures de temples. |
| Granit | Assouan | Assemblage de cristaux ; travail par percussion et abrasion notamment. | Éléments architecturaux, obélisques, statues. |
| Quartzite usuel | Gebel el-Ahmar et autres gisements | Souvent grès silicifié, riche en quartz et très résistant à l’usure. | Statues et éléments monumentaux choisis. |
| Albâtre égyptien | Hatnoub et autres carrières | Calcite, distincte du gypse ; veines et translucidité variables. | Vases, statues, chapelles et autres aménagements. |
| Basalte | Notamment Ouidan el-Faras au Fayoum | Roche volcanique compacte ; différente des autres pierres sombres. | Dallages et objets, selon les périodes. |
| Métagrauwacke | Ouadi Hammamat | Roche transformée, généralement fine ; pierre de bekhen. | Palettes, statues et autres objets. |
Des premières dynasties aux chantiers romains
Le travail de la pierre précède les grandes pyramides. Les récipients et les premiers aménagements funéraires témoignent de savoirs déjà élaborés. Sous l’Ancien Empire, les constructions monumentales changent l’échelle de la demande. Les carrières proches fournissent les masses de calcaire, tandis que les pierres sélectionnées circulent dans des réseaux plus larges.
Au Moyen Empire et au Nouvel Empire, les commandes se renouvellent, sans effacer les pratiques antérieures. Les monuments de grès prennent une place majeure dans le paysage des temples ; les pierres dures continuent de servir aux éléments particuliers et aux sculptures. Aux époques tardive, ptolémaïque et romaine, l’exploitation se poursuit avec des outils et des organisations qui évoluent. Une carrière constitue souvent une succession de chantiers, plutôt que l’empreinte d’un seul règne.
Retrouver la carrière dans le monument
Pour identifier une provenance, les chercheurs comparent les textures, les minéraux et, selon les cas, des caractéristiques mesurées en laboratoire. Ils confrontent ensuite les résultats aux affleurements et aux objets trouvés dans les carrières. Une ressemblance à l’œil peut orienter l’enquête ; elle ne suffit pas toujours à conclure.
Sur place, trois questions guident déjà le regard : quelles parties du bâtiment emploient des pierres différentes, quelles surfaces ont conservé leur finition et quelles zones ont été restaurées ? Les réponses relient une matière à une fonction. Le monument cesse alors d’être un bloc unique : il apparaît comme un assemblage de décisions prises entre la carrière et le chantier.
Repères d’évolution
| Époque | Gestes et changements | Exemple ou limite | Fiche |
|---|---|---|---|
| Périodes prédynastique et thinite | Les objets en pierre et les premiers aménagements précèdent les grands volumes de pyramides. | Des savoirs antérieurs à l’architecture monumentale | Repère de comparaison |
| Ancien Empire | Le calcaire de masse se combine avec des matériaux sélectionnés pour les parements et les espaces particuliers. | Gizeh | Voir la fiche |
| Ancien Empire | Les archives de Merer documentent l’acheminement de calcaire fin depuis Toura. | Papyrus trouvés au Ouadi el-Jarf | Voir la fiche |
| Moyen et Nouvel Empire | Les commandes monumentales mobilisent carrières, ateliers et voies d’acheminement. | Gebel el-Silsila | Voir la fiche |
| Nouvel Empire | Les grands monolithes font apparaître les contraintes du granit et les risques de fissuration. | Obélisque inachevé d’Assouan | Voir la fiche |
| Basse Époque, époques ptolémaïque et romaine | Les exploitations se poursuivent et se superposent ; chaque front doit être daté. | Carrières à longue durée d’utilisation | Repère de comparaison |
Exemples conservés
Les fiches de sites permettent de situer les matériaux, les chantiers et les monuments dans leur paysage. Elles distinguent les vestiges conservés, les reprises et les restitutions.
- Gizeh, grande pyramide de Khéops.
- Ouadi el-Jarf, port de l’époque de Khéops.
- Gebel el-Silsila, carrières et sanctuaires rupestres.
- Assouan, carrières de granit et obélisque inachevé.
Lexique
- Banc
- Couche de roche dont l’épaisseur et la continuité influencent les volumes extractibles.
- Affleurement
- Partie d’une formation rocheuse visible à la surface du terrain.
- Dureté
- Résistance à la rayure ; elle ne résume pas la réaction d’une roche aux chocs.
- Ténacité
- Résistance d’un matériau à la rupture sous une sollicitation mécanique.
- Parement
- Face visible d’un mur ou revêtement extérieur d’une construction.
- Calcite
- Minéral constituant notamment l’albâtre égyptien et une grande partie des calcaires.
- Grès silicifié
- Grès fortement cimenté par de la silice, souvent appelé quartzite en égyptologie.
- Provenance
- Origine géographique proposée ou établie pour une matière, selon les indices disponibles.
Sources
- James A. Harrell, Building Stones, UCLA Encyclopedia of Egyptology, 2012. Consulter la source.
- James A. Harrell, Ornamental Stones, UCLA Encyclopedia of Egyptology, 2013. Consulter la source.
- Yannis Gourdon et mission de Hatnoub, Hatnoub, Institut français d’archéologie orientale, programme archéologique, s. d.. Consulter la source.
- UCL, Digital Egypt for Universities, Quarries in Ancient Egypt, University College London, s. d.. Consulter la source.
- Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Gebel al-Silsila, Notice de site, s. d.. Consulter la source.