
Un bouquet de palmes, une fleur ouverte, des visages de déesse : le sommet d’une colonne peut se lire de plusieurs manières. Le chapiteau assure une transition dans la construction et donne au support une présence particulière. Ses formes constituent un répertoire durable, repris et transformé bien après leur apparition.
Regarder là où le fût s’achève
Pour reconnaître un chapiteau, il faut d’abord suivre la colonne du bas vers le haut. Le fût monte depuis la base ; son profil peut ensuite s’élargir, se resserrer ou se diviser visuellement en éléments végétaux. Au-dessus, un abaque reçoit l’architrave. Le chapiteau occupe cette zone de transition, mais sa limite n’est pas toujours aussi nette que celle d’une pièce indépendante.
Il ne suffit donc pas de repérer un motif pour comprendre le support. Un visage divin peut appartenir à un ensemble qui comprend aussi des éléments floraux et un couronnement architectural. À l’inverse, une colonne dont la forme paraît simple peut présenter, dans les nervures et les ligatures, un travail très précis. Il faut observer le profil général, puis les détails, avant de choisir le nom.
Les termes employés aujourd’hui sont surtout descriptifs. « Palmiforme » renvoie aux palmes ; « papyriforme », au papyrus ; « lotiforme », à un modèle traditionnellement appelé lotus. Ils aident à comparer les monuments. Ils ne forment pas une grille dans laquelle chaque support entrerait sans hésitation, ni une suite de styles dont chacun aurait remplacé le précédent.
Un support qui fait place au végétal
La référence aux plantes peut être très explicite. Dans un chapiteau palmiforme, les palmes se déploient au-dessus du fût et des liens figurés rappellent leur rassemblement. D’autres colonnes évoquent des faisceaux de tiges, un bouton fermé ou une ombelle ouverte. La pierre conserve ainsi l’image de matières souples, ligaturées, réunies en bouquet.
Cette traduction n’est pas une copie botanique au sens moderne. Les sculpteurs sélectionnent et ordonnent des caractères reconnaissables pour les faire entrer dans une forme construite. La régularité d’un motif, sa répétition autour du support et son rapport à l’architrave comptent autant que la ressemblance avec une plante isolée. Un chapiteau peut être lisible de loin et demander, de près, une observation beaucoup plus attentive.
Dans les temples, le répertoire végétal s’inscrit aussi dans une conception religieuse de l’espace. Il peut participer à l’évocation d’un monde fertile, ordonné et renouvelé. Mais toutes les colonnes n’expriment pas indistinctement la même idée. La destination de la salle, le décor et les textes doivent guider l’interprétation ; un motif ne possède pas une traduction unique qui vaudrait pour tous les lieux.

L’Ancien Empire : le témoin de Sahourê
Les colonnes palmiformes du complexe funéraire de Sahourê, à Abousir, fournissent un exemple particulièrement précieux. Elles appartenaient à un ensemble construit, dont une partie des supports et des fragments a été retrouvée lors des fouilles. La colonne conservée à New York permet de confronter la description du type à un objet matériel, avec sa pierre, ses reliefs et son histoire propre.
La couronne de palmes est associée à des liens sculptés. Le support représente donc un assemblage tout en étant réalisé dans le granit. Ce décalage entre l’image d’un bouquet attaché et la continuité de la pierre mérite d’être regardé. Il révèle une architecture qui utilise le matériau durable pour maintenir certaines formes évocatrices d’une autre matière.
Le palmiforme ne doit pourtant pas être présenté comme le chapiteau de tout l’Ancien Empire. Un exemple très bien documenté ne résume pas l’ensemble d’une période. De même, le caractère ancien d’une forme ne permet pas de dater chaque réapparition : une forme peut être conservée, reprise ou réinterprétée dans un autre programme architectural.
Du Moyen au Nouvel Empire : variantes et mises en scène
Au Moyen Empire, les supports varient selon les monuments et leurs fonctions. Les colonnes taillées dans les chapelles de tombes de Beni Hassan rappellent notamment qu’une architecture égyptienne ne se réduit pas au bouquet végétal. Certains supports cannelés mettent surtout en valeur le rythme du fût et sa rencontre avec la partie supérieure. Le chapiteau spectaculaire n’est pas une condition nécessaire à l’existence d’un espace monumental.
Le Nouvel Empire offre des comparaisons où les formes du couronnement participent à l’organisation de salles entières. Dans la grande salle hypostyle de Karnak, les chapiteaux des supports centraux s’ouvrent largement, tandis que ceux des colonnes latérales demeurent plus resserrés. La différence accompagne deux hauteurs de couverture. Le vocabulaire figuré ne peut donc pas être séparé du dispositif architectural.
« Papyrus ouvert » décrit une référence végétale ; « campaniforme » décrit un profil évasé, comparable à une cloche. Ces mots peuvent s’appliquer au même couronnement sans désigner deux éléments différents. Le lecteur gagne à connaître cette différence entre le modèle évoqué et la forme géométrique décrite. Elle évite de multiplier artificiellement les catégories.
À l’Akh-menou de Thoutmosis III, un autre ensemble de supports montre combien le répertoire peut s’éloigner d’une classification trop simple. L’appellation courante de colonnes « en piquet de tente » relève d’une lecture architecturale qu’il faut rattacher à l’étude du monument. Elle ne signifie pas que toutes les colonnes du sanctuaire auraient été construites selon le même modèle, ni que le bâtiment entier reproduirait matériellement une tente.

Des visages au-dessus des colonnes
Les couronnements à visages hathoriques introduisent une présence divine reconnaissable. Le visage, la coiffure et les éléments qui l’entourent doivent être examinés ensemble. Une petite photographie peut montrer une tête sans rendre lisible tout le couronnement. La désignation de l’ensemble demande alors une vue plus large ou un relevé.
Cette présence figurée transforme aussi l’expérience de l’espace : le support n’offre plus seulement un profil végétal, il présente un visage au regard. L’identification de la déesse n’efface toutefois pas la construction. Il reste un fût, des parties supérieures et un système de couverture. Le terme « hathorique » renseigne une composante iconographique ; il ne décrit pas, à lui seul, toutes les propriétés du support.

Les époques tardives : combiner plutôt que remplacer
Les temples ptolémaïques et romains permettent d’observer des couronnements particulièrement élaborés. Des motifs végétaux peuvent se superposer, s’écarter du fût, se répéter en plusieurs registres et entrer en relation avec des éléments divins. Le terme « composite » aide à décrire cette combinaison. Il ne faut pas le confondre avec une appellation identique employée dans l’histoire des ordres grecs et romains.
À Philae et à Kom Ombo, une rangée de colonnes donne l’occasion de comparer plusieurs couronnements sans quitter le même ensemble. Cette comparaison est plus instructive qu’un catalogue de profils détachés de leur architecture. Elle fait apparaître des différences d’orientation, de conservation, d’éclairage et de décor qu’une simple silhouette ne restitue pas.
Le pronaos conservé à Esna offre un autre dossier, particulièrement important pour le rapport entre sculpture et peinture. Les recherches et les opérations de conservation ont renouvelé la visibilité des décors. Une surface assombrie n’était pas nécessairement une surface conçue pour rester sombre. Inversement, restituer les couleurs d’un chapiteau ne consiste pas à appliquer partout la même palette : il faut s’appuyer sur les traces et les observations du monument concerné.
La Basse Époque ne se laisse pas placer entre deux images comme une simple attente des formes ptolémaïques. Les traditions architecturales y sont actives et les temples ultérieurs peuvent conserver ou réemployer des éléments plus anciens. La chronologie d’un support dépend de son contexte, de ses inscriptions et de l’analyse de la construction. Un couronnement riche n’est pas, par définition, plus récent qu’un couronnement sobre.

Repères d’évolution
| Époque | Point de comparaison | Exemple et fiche |
|---|---|---|
| Origines et époque thinite | La référence aux matériaux végétaux ne reconstitue pas une série complète de prototypes conservés. | Distinguer hypothèse d’origine et témoin matériel. |
| Ancien Empire | Le couronnement palmiforme est attesté dans un ensemble royal documenté. | Sahourê à Abousir. |
| Moyen Empire | Diversité des supports et des transitions supérieures. | Beni Hassan. |
| Nouvel Empire | Couronnements ouverts et fermés ; formes singulières selon les programmes. | Hypostyle de Karnak ; Akh-menou. |
| Basse Époque | Reprises de formes et histoire des éléments anciens ; le contexte reste nécessaire. | Ne pas dater un support par son seul degré de complexité. |
| Époque ptolémaïque | Combinaisons de plusieurs motifs végétaux et figurés. | Philae. |
| Époque romaine | Le décor sculpté et la polychromie se répondent dans le pronaos. | Esna. |
Une manière de comparer
Pour lire un chapiteau, cherchez d’abord sa silhouette. Suivez ensuite les nervures, les liens, les visages et les éléments superposés. Regardez enfin ce qu’il reçoit au-dessus et les supports qui l’entourent. Une photographie de détail apprend à nommer ; une vue de la salle aide à comprendre. Les deux regards sont nécessaires.
Les fiches de Sahourê, de l’Akh-menou, de la grande salle hypostyle, de Philae et d’Esna permettent de replacer ces formes dans leurs édifices.
Lexique
- Chapiteau
- Couronnement du fût, sous les éléments qui reçoivent la couverture.
- Abaque
- Bloc placé au-dessus du chapiteau et sous l’architrave.
- Palmiforme
- Qui évoque un bouquet de palmes.
- Papyriforme
- Qui se réfère au papyrus, en tige, en faisceau ou en ombelle.
- Lotiforme
- Terme descriptif traditionnel pour une forme évoquant le lotus égyptien.
- Campaniforme
- Évasé en cloche ; le mot décrit un profil.
- Hathorique
- Qualifie un motif ou un support associé à la figure d’Hathor.
- Composite
- Qui réunit plusieurs motifs dans une même composition.
Sources
- Metropolitan Museum of Art, Palm Column of Sahure, objet 10.175.137, s. d. Notice.
- Dieter Arnold, Curatorial Interpretation: Palm Column of Sahure, Metropolitan Museum of Art, 2015. Étude.
- Karnak Great Hypostyle Hall Project, About the Architecture, University of Memphis, s. d. Présentation scientifique.
- CFEETK, L’Akh-menou de Thoutmosis III, s. d. Programme de recherche.
- Université de Tübingen et partenaires égyptiens, Der Tempel von Esna, s. d. Projet scientifique.