Le pylône

Le pylône de Ramsès II à Louxor, avec son obélisque et ses statues monumentales.
Le pylône de Ramsès II à Louxor, avec son obélisque et ses statues monumentales. Diego Delso / CC BY-SA 4.0

Au temple de Louxor, deux grands massifs encadrent une ouverture qui paraît étroite devant leur hauteur. Le pylône donne à l’entrée une ampleur monumentale, mais sa fonction ne s’arrête pas à la façade. Il compose un seuil, oriente le passage et offre au pouvoir royal une surface où se montrer.

Deux môles et une porte

Le pylône égyptien associe généralement deux massifs, appelés môles, de part et d’autre d’une porte axiale. Les façades présentent un fruit, c’est-à-dire une inclinaison qui accompagne leur élévation. Un couronnement à corniche termine l’ensemble. Ce que le visiteur nomme spontanément « l’entrée du temple » réunit donc une ouverture, des volumes construits et des surfaces destinées au décor.

La porte permet le passage ; les deux môles le rendent visible à l’échelle du monument. De face, les masses encadrent le regard. En traversant, on découvre une épaisseur, des parois et une relation avec les espaces situés derrière. Le pylône ne se réduit pas à une image plane, même lorsque sa photographie frontale est devenue l’emblème du site.

Il faut le distinguer d’un mur d’enceinte et d’une porte fortifiée. Tous trois peuvent marquer une limite, mais ils ne décrivent pas le même dispositif. Une façade massive n’est pas, pour cette seule raison, un ouvrage destiné principalement à résister à une attaque. La fonction se comprend avec la destination du bâtiment, ses accès et son programme figuré.

La forme d’un seuil

Le pylône est souvent rapproché de l’horizon, akhet, figuré par le soleil entre deux élévations. Ce rapprochement aide à comprendre comment une architecture pouvait être investie d’un sens cosmique. Il demande toutefois de distinguer trois choses : la forme de la façade, le signe figuré et les textes ou images qui établissent une relation dans un monument donné.

Cette lecture ne signifie pas que le visiteur antique assistait nécessairement, depuis chaque pylône, à un lever de soleil entre les deux massifs. L’orientation, le calendrier, le point de vue et les transformations du temple sont des données différentes. Une évocation de l’horizon dans le langage religieux ne remplace pas l’étude d’un alignement réel.

Le franchissement compte autant que l’image. Une porte distingue deux espaces tout en les mettant en relation. Dans un temple, les parcours rituels, les accès de service et les conditions d’entrée ne se recouvrent pas toujours. La monumentalité du seuil ne doit donc pas conduire à imaginer une foule passant librement dans toutes les salles du sanctuaire.

Des portes anciennes aux grands ensembles conservés

Les édifices de l’Ancien et du Moyen Empire possédaient des accès organisés, parfois monumentaux. Pour suivre l’histoire du pylône, il faut préciser quels éléments sont effectivement attestés : une fondation, un montant de porte, un massif latéral ou une élévation à deux môles. Nommer toutes les grandes portes « pylônes » ferait disparaître les différences que l’histoire de l’architecture cherche précisément à comprendre.

La conservation impose aussi sa sélection. Des élévations de brique ont pu disparaître, tandis que des blocs de pierre ont été remployés dans des constructions plus récentes. Un bloc ancien trouvé à l’intérieur d’un pylône ne prouve pas que le pylône lui-même date de ce bloc. Il renseigne d’abord une circulation de matériaux entre des bâtiments et des chantiers.

Le Nouvel Empire offre des ensembles où les pylônes peuvent être étudiés en relation avec les cours et les axes du temple. Les monuments conservés ne sont pas seulement plus faciles à photographier ; ils permettent de confronter maçonneries, inscriptions, emplacements de portes et transformations successives. Karnak rend particulièrement lisible cette construction de l’espace par ajouts.

Karnak : une entrée qui change de place

Les numéros des pylônes de Karnak sont modernes. Ils servent à se repérer dans le complexe, mais ne constituent pas une liste allant du plus ancien au plus récent. Ils ne décrivent pas non plus dix portes disposées sur une seule ligne. Un axe principal et un axe méridional réunissent des ensembles de cours et de seuils différents.

Sur l’axe principal, la grande salle hypostyle a été aménagée entre deux portes monumentales antérieures. Ce qui avait été un seuil vers l’extérieur pouvait donc se retrouver intégré à une nouvelle organisation. L’histoire d’un pylône ne se limite pas à son édification : elle comprend aussi ce que les constructions suivantes font de sa position.

Le VIIIe pylône offre un autre exemple. Sous Hatchepsout, il marque l’entrée méridionale du domaine d’Amon-Rê. Les recherches du CFEETK examinent ses inscriptions et leurs modifications, notamment les effacements et les reprises liés à l’histoire politique de la souveraine. L’étude porte ainsi sur un monument et sur plusieurs usages successifs de sa surface.

Cette distinction est essentielle : bâtir, graver, effacer et réinscrire ne sont pas la même opération. Le nom lisible aujourd’hui peut appartenir à une intervention postérieure à la première construction. Pour rétablir la séquence, il faut observer les pierres, les reliefs et les raccords, et confronter les relevés anciens aux données recueillies sur place.

Louxor : la façade et son environnement

Le pylône de Ramsès II à Louxor s’inscrit devant des constructions plus anciennes. Son entrée rassemble une architecture, des statues et, dans l’état antique, une paire d’obélisques. La façade ne doit pas être isolée de ce dispositif. Ce qui est dressé devant la porte participe à la manière dont elle est approchée et reconnue.

L’état actuel ne conserve plus la paire d’obélisques sur place : l’un d’eux a été transféré à Paris au XIXe siècle. Une photographie contemporaine peut montrer une situation réelle tout en donnant une image incomplète de l’aménagement antique. Il ne faut ni corriger silencieusement la photographie ni la prendre pour une restitution d’ensemble.

La cour située derrière le pylône possède sa propre ordonnance de supports et de circulations. Le passage axial est un moment du parcours, pas son explication entière. Regarder la porte depuis la cour, puis la cour depuis la porte, aide à comprendre cette articulation entre une façade tournée vers l’approche et un espace organisé pour ce qui vient après.

Une surface où le roi agit en image

Les scènes gravées sur les pylônes présentent le souverain dans des actions rituelles et des démonstrations de puissance. L’emplacement fait partie du message : une figure monumentale visible à l’approche ne produit pas le même effet qu’une scène rencontrée dans une chambre intérieure. Le décor est distribué selon des surfaces, des hauteurs et des points de vue.

Les images de victoire doivent être lues comme des compositions officielles. Elles ne sont pas des photographies d’un événement et ne suffisent pas à reconstituer seules une campagne militaire. Elles renseignent aussi la manière dont le roi veut être montré devant les dieux et dans le sanctuaire. Le pylône est un lieu d’affichage autant qu’un volume architectural.

Les emplacements de mâts, lorsqu’ils sont conservés ou documentés, ajoutent une dimension verticale à cette présentation. Ils doivent être distingués des montants de porte et des autres cavités de la façade. Une restitution de mâts et d’oriflammes ne peut pas se contenter de reproduire les mêmes accessoires sur tous les pylônes : elle doit partir des indices du monument choisi.

Les reliefs et les statues devant le pylône de Ramsès II à Louxor.
Les reliefs et les statues devant le pylône de Ramsès II à Louxor. Photo © Charles Rossignol

Les temples ptolémaïques et romains

À Edfou et à Philae, les grands pylônes appartiennent à des programmes dont l’étude associe l’architecture et des ensembles d’inscriptions particulièrement développés. La masse extérieure ne dit pas tout de leur construction. Les passages, les escaliers et les aménagements internes doivent être examinés ; leur présence et leur disposition ne sont pas identiques dans tous les édifices.

Les deux môles du grand pylône du temple d’Horus à Edfou.
Les deux môles du grand pylône du temple d’Horus à Edfou. Photo © Charles Rossignol

La chronologie demande également de séparer la mise en place d’un volume de son décor. Des souverains successifs peuvent intervenir dans le même temple. À Philae, il faut ajouter à cette histoire antique le déplacement moderne des monuments, sauvé des eaux. Les pierres conservées et leur paysage actuel appartiennent à deux histoires liées mais différentes.

Aux périodes tardives comme au Nouvel Empire, la façade reste prise dans un parcours. La permanence d’une forme à deux môles ne signifie pas une architecture immobile. Ce qui change peut se trouver dans l’épaisseur du bâtiment, l’organisation de ses accès, le programme de gravure ou sa relation avec une nouvelle cour.

Le premier pylône du temple d’Isis à Philae.
Le premier pylône du temple d’Isis à Philae. Photo © Charles Rossignol

Repères d’évolution

Époque Ce qu’il faut distinguer Exemple et fiche
Époque thinite et Ancien Empire Porte monumentale, vestige de massif et pylône à deux môles ne sont pas des termes interchangeables. Les états incomplets demandent une description précise.
Moyen Empire Les accès anciens doivent être étudiés dans leur état propre, sans projeter un temple ramesside sur leurs vestiges. Construction, décor et remplois sont des indices distincts.
Nouvel Empire Les pylônes organisent et transforment les axes du sanctuaire. Karnak ; Louxor.
Basse Époque Les grands chantiers et les éléments plus anciens réutilisés doivent être datés séparément. Les transformations de Karnak.
Époque ptolémaïque Volume, aménagements internes et décor forment un dossier architectural et épigraphique. Edfou ; Philae.
Époque romaine Les interventions se lisent monument par monument, sans dater tout un ensemble par un seul cartouche. Le sanctuaire de Philae et ses phases.

Lexique

Pylône
Porte monumentale généralement encadrée de deux massifs.
Môle
L’un des deux massifs latéraux du pylône.
Porte axiale
Ouverture située sur l’axe du passage principal.
Fruit
Inclinaison d’une face de maçonnerie par rapport à la verticale.
Corniche à gorge
Couronnement au profil concave caractéristique de nombreux monuments égyptiens.
Mât à oriflamme
Mât portant un élément textile, à restituer d’après les indices du monument.
Remploi
Réutilisation d’un élément ancien dans une nouvelle construction.
Akhet
Terme égyptien désignant l’horizon ; son emploi symbolique doit être replacé dans le contexte.

Sources

  • CFEETK, Axe 1 : Pouvoir et marques de pouvoir à Karnak, s. d. Présentation scientifique.
  • S. Biston-Moulin, E. Frood et collaborateurs, Étude épigraphique du VIIIe pylône, CFEETK, s. d. Programme de recherche.
  • Karnak Great Hypostyle Hall Project, About the Architecture, University of Memphis, s. d. Présentation.
  • Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Luxor Temple et Temple of Edfu, s. d. Louxor ; Edfou.
  • Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Philae, s. d. Notice.
  • University of Memphis, Color Tour of Egypt : Luxor Temple, Pylon of Ramesses II, s. d. Façade, horizon et mâts.