Le mastaba

Statues polychromes taillées dans les parois de la chapelle d’Irukaptah, dit Khenu, à Saqqarah.
Chapelle d’Irukaptah, dit Khenu, à Saqqarah : statues polychromes taillées dans la roche, fin de la Ve dynastie (Ancien Empire). Source documentaire.

À Saqqarah, une tombe peut s’étendre en salles décorées sans dresser une pyramide au-dessus du désert. Le mastaba associe une masse bâtie visible et un dispositif d’inhumation généralement souterrain. Derrière une silhouette apparemment simple se déploie une histoire des matériaux, du culte et de la place des familles dans la nécropole.

Une forme de tombe, plusieurs espaces

Le terme mastaba vient d’un mot arabe désignant une banquette. Les archéologues l’emploient pour une superstructure funéraire généralement rectangulaire, à sommet plat et à faces souvent inclinées. Ce nom moderne décrit une forme ; il n’est ni un titre porté par le défunt ni le nom antique de toutes les tombes concernées. Sa simplicité visuelle ne dit rien, à elle seule, de la complexité des aménagements.

La superstructure se distingue de la chambre où repose le corps. Un puits ou un autre dispositif d’accès conduit vers l’espace d’inhumation, destiné à être fermé. La chapelle accueille les gestes du culte funéraire. Selon les époques et les monuments, elle peut être très réduite, aménagée dans le massif ou développée en un ensemble de pièces. Ces parties appartiennent à la même tombe, mais elles n’étaient pas utilisées de la même manière.

Il faut aussi distinguer la tombe de son mobilier. Une statue, une table d’offrandes ou une fausse porte participent à son fonctionnement sans remplacer le bâtiment. Les objets déplacés dans les musées ont parfois rendu familiers certains décors, alors que l’organisation des accès reste moins connue. Replacer ces éléments dans leur chapelle aide à comprendre à qui ils s’adressaient et quels gestes ils rendaient possibles.

Les grandes constructions de l’époque thinite

Au début de l’époque dynastique, les grands mastabas de Saqqarah Nord sont principalement construits en brique crue. Leurs façades à redans alternent retraits et saillies. L’effet dépasse la décoration d’un mur : il donne à la masse funéraire une ordonnance prestigieuse, souvent rapprochée d’une façade de palais. Cette expression ne prouve pas que l’on possède là la copie exacte d’un palais royal disparu.

Le volume des constructions a longtemps favorisé des attributions royales. La documentation d’Abydos et l’étude des inscriptions ont renouvelé cette lecture. Pour identifier un occupant, la taille de la tombe ne suffit pas : il faut croiser les noms, les empreintes de sceaux, le mobilier et le contexte. Les grands monuments de Saqqarah témoignent surtout de l’affirmation d’élites liées au pouvoir memphite, avec des dossiers qui doivent être examinés séparément.

Les transformations des façades et des dispositifs d’offrandes ne suivent pas un modèle uniforme. Deux tombes proches dans le temps peuvent faire des choix différents. La disparition des élévations ajoute une difficulté : un plan de fouille dessine parfois des espaces que la visite au sol ne permet plus de saisir. Les restitutions doivent rendre visibles leurs points d’appui, plutôt que présenter tous les volumes disparus avec la même certitude.

Superstructure, chapelle et dispositif souterrain d’un mastaba (schéma de principe non métrique).
Superstructure, chapelle et dispositif souterrain d’un mastaba (schéma de principe non métrique). Schéma interprétatif © Visite-egypte

À l’Ancien Empire, la nécropole se compose

Autour des pyramides royales, les mastabas forment des ensembles dont la disposition donne une autre mesure de l’architecture funéraire. À Gizeh, certains secteurs présentent des alignements et des rues ; ailleurs, les adjonctions et les contraintes du terrain produisent des organisations différentes. La proximité d’une pyramide inscrit la tombe dans un paysage politique et religieux, mais ne livre pas automatiquement une généalogie.

Les matériaux varient. Une maçonnerie de brique, un noyau de blocs ou un parement de calcaire peuvent répondre à des projets et à des transformations différents. Parler d’un passage général de la brique à la pierre serait trop simple : les deux matières continuent d’être employées. Le choix d’un matériau doit être relié au chantier, à la disponibilité des ressources et à l’histoire de chaque monument.

Le puits funéraire peut se multiplier lorsque plusieurs personnes sont inhumées dans un même ensemble. Des agrandissements ajoutent des chapelles, des chambres et des circulations. La tombe devient alors un lieu où plusieurs générations négocient leur présence. Ce phénomène ne signifie pas que tous les mastabas aient été conçus dès l’origine comme de vastes sépultures familiales ; les reprises de maçonnerie et les inscriptions permettent justement de distinguer les étapes.

La fausse porte et l’offrande

Une fausse porte ressemble à une porte mais ne s’ouvre pas sur un passage ordinaire. Dans la chapelle, elle constitue un foyer du culte rendu au défunt. Les noms, les titres et les formules inscrites identifient le bénéficiaire et contribuent à sa présence rituelle. La table d’offrandes placée devant elle organise l’espace des dépôts et des gestes. La relation entre image, inscription et architecture est ici particulièrement étroite.

Les scènes de repas, de production et d’apport des biens ne forment pas un reportage neutre sur la vie quotidienne. Elles participent à un programme funéraire : assurer des ressources, mettre en scène un statut et rendre durable une relation au monde des vivants. Elles restent précieuses pour l’histoire du travail, à condition de ne pas confondre ce qu’une image représente avec ce qui s’est produit un jour précis.

Un serdab est une pièce réservée à une statue, dont l’aménagement varie selon les monuments. Sa présence rappelle qu’une tombe ne se résume pas aux pièces accessibles au visiteur. Certaines relations se construisent à travers des ouvertures étroites, des parois et des images. Ce que nous percevons comme une salle fermée pouvait donc participer activement au dispositif cultuel.

Mérérouka : une architecture familiale

Le mastaba de Mérérouka se trouve près de la pyramide de Téti, à Saqqarah. Le propriétaire était vizir et avait épousé une fille du roi. Le monument comprend un ensemble exceptionnel de salles, réparties entre le dignitaire, son épouse et son fils. Son ampleur permet d’observer comment la famille peut recevoir des espaces distincts à l’intérieur d’un même projet funéraire.

Il ne faut pourtant pas prendre cet exemple prestigieux pour la maison funéraire ordinaire de l’Ancien Empire. Le nombre de pièces, la richesse des reliefs et la relation avec la cour signalent un investissement particulier. Une comparaison avec des mastabas plus modestes rend les différences plus intelligibles : elle empêche de traiter chaque absence de décor comme une simple perte ou chaque petite chapelle comme un état inachevé.

Dans les salles, la statue du défunt et les scènes gravées rencontrent le parcours du visiteur. Le monument présente ainsi une succession de seuils et de points d’arrêt. Pour lire son plan, il importe de séparer les communications destinées au culte, les dispositifs funéraires et les aménagements appartenant à d’autres membres de la famille. Une vue de plusieurs pièces alignées n’explique pas, à elle seule, cette distribution.

Après l’Ancien Empire : continuités et déplacements

Le développement des tombes rupestres ne fait pas disparaître immédiatement toutes les superstructures maçonnées. Au Moyen Empire, les formes funéraires se diversifient selon les régions, le rang et les ressources des commanditaires. À Qoubbet el-Haoua, l’étude des monuments de falaise doit être complétée par celle des sépultures établies au pied de l’escarpement. Le paysage réel déborde les catégories les plus célèbres.

Au Nouvel Empire, des chapelles de tombes privées peuvent recevoir des superstructures pyramidales. Aux époques tardives, d’autres combinaisons de cours, d’enceintes et de chambres souterraines apparaissent. Les réunir sous le seul mot mastaba ferait perdre l’intérêt de leurs différences. Une forme basse et rectangulaire ne suffit pas pour attribuer un monument à l’Ancien Empire, ni pour lui donner le fonctionnement de Mérérouka.

Lire une tombe au-delà de son plan

Les archéologues confrontent les parois, les sols, les puits et les objets. Un couloir ajouté, une fausse porte déplacée ou une chambre réutilisée peuvent modifier le fonctionnement du monument. Les sépultures plus récentes ne sont pas seulement des perturbations pour la fouille : elles témoignent de la durée pendant laquelle une nécropole demeure un lieu de mémoire et d’usage.

Devant un mastaba, on peut donc commencer par trois observations : sa masse extérieure, les lieux du culte et l’accès à l’inhumation. Puis viennent les relations entre ces parties. Cette lecture ne transforme pas la tombe en maison des vivants, même lorsque son décor évoque leurs activités. Elle fait apparaître un bâtiment construit pour organiser une présence durable, tout en protégeant un corps soustrait au regard.

Repères d’évolution

Époque Formes et changements Exemple ou limite Fiche
Époque thinite Grands massifs de brique à façades élaborées ; les attributions individuelles demandent des preuves. Saqqarah Nord Voir la fiche
Ancien Empire Les nécropoles des élites associent chapelles, puits et dispositifs d’offrandes. Gizeh Voir la fiche
Ve et VIe dynasties Certains programmes développent plusieurs salles et des secteurs familiaux distincts. Mastaba de Mérérouka Voir la fiche
Première Période intermédiaire et Moyen Empire Des formes maçonnées persistent à côté des tombes rupestres, avec des différences régionales. Comparaisons funéraires Voir la fiche
Nouvel Empire Les chapelles privées peuvent recevoir d’autres superstructures ; le mot mastaba ne les désigne pas toutes. Deir el-Médineh Voir la fiche
Périodes tardives, ptolémaïque et romaine Ne pas attribuer une tombe tardive au type mastaba à partir de sa seule silhouette basse. Étude des réemplois et du contexte Repère de comparaison

Exemples conservés

Ces fiches présentent les monuments dans leur paysage, leur chronologie et leur état de conservation. Elles complètent la comparaison architecturale par la visite des lieux et l’histoire des recherches.

Lexique

Mastaba
Superstructure funéraire généralement rectangulaire et basse, au-dessus d’un dispositif d’inhumation.
Superstructure
Partie d’une tombe construite au-dessus du sol.
Chapelle funéraire
Espace de la tombe destiné aux gestes du culte du défunt.
Puits funéraire
Accès vertical conduisant à des espaces d’inhumation.
Fausse porte
Dispositif figuré et inscrit qui constitue un foyer du culte funéraire.
Serdab
Pièce réservée à une ou plusieurs statues, selon les aménagements du monument.
Redan
Décrochement qui produit une alternance de retraits et de saillies sur une façade.

Sources

  • UCL, Digital Egypt for Universities, Burial customs: mastabas, University College London, 2001. Consulter la source.
  • Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, Tomb of Mereruka, Notice de monument, s. d.. Consulter la source.
  • Giza Project, Royal Pyramid Complexes, Harvard University, Digital Giza, s. d.. Consulter la source.