Syène, le puits et les carrières

Le puits où le soleil tombait d’aplomb au solstice, et les carrières d’où partaient les obélisques.

Rochers de granit et inscriptions près d’Assouan.
Rochers de granit et inscriptions près d’Assouan. Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 32. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Jomard ouvre sur une légende que tout lecteur connaît : « Ceux qui ont le moins de notions sur l’Égypte ont entendu parler du puits de Syène, qui, le jour du solstice d’été, à midi, était éclairé en entier par la lumière du soleil. » Puis vient le poète exilé : « C’est dans cette ville, dit-on, que Juvénal fut exilé. » Jomard imagine son désarroi : « quel séjour qu’une ville ruinée comme était Syène au temps de Juvénal, un lieu environné de toutes parts de rochers nus et rembrunis, un ciel embrasé, jamais tempéré par une goutte de pluie ! »

Ce lieu ingrat est pourtant capital pour la science : « il a servi à Ératosthène, à Hipparque, à Strabon et à Ptolémée, de point de départ pour déterminer la position des lieux de la terre. » L’astronome Nouet fixe enfin sa latitude à « 24° 5′ 23″ ». Jomard en tire une conclusion hardie. L’obliquité de l’écliptique diminue lentement, le tropique s’est éloigné vers le sud, et « si l’on pouvait observer à l’ancien puits de Syène, on n’en verrait plus qu’une moitié d’éclairée ». La tradition remonte donc « à plus de trente siècles avant l’ère vulgaire ; c’est la plus ancienne observation du solstice dont le souvenir soit parvenu jusqu’à nous ». Il doute en revanche qu’Ératosthène ait jamais mesuré la Terre sur le terrain : « On a été jusqu’à lui attribuer le puits de Syène. »

La ville elle-même est réduite à une enceinte arabe faite de remplois. On la découvre « avec étonnement », « toute composée de pierres de couleur rosé, noire ou rougeâtre », « toutes les variétés du beau granit oriental ».

Car Syène est d’abord la carrière de l’Égypte. Rozière rappelle que Pline nommait cette pierre *syenites* et que « les rois avaient fait, comme à l’envi l’un de l’autre, ces immenses monolithes appelés obélisques ». Il détruit une image reçue. Il ne faut pas se figurer de vastes excavations : « Les carrières étaient partout où il y avait des rochers granitiques isolés », et les Égyptiens choisissaient le bloc dont la forme convenait au monument. « Les rochers entiers ont été enlevés ; ils ont ainsi disparu sans qu’aucune trace d’exploitation puisse attester aujourd’hui leur existence. »

Au sud de la ville, deux sites portent pourtant les traces d’un chantier interrompu : « on voit le terrain tout parsemé d’éclats de granit rose, qu’à la fraîcheur des cassures, à la vivacité des couleurs, on croirait nouvellement détachés. Parmi les monumens ébauchés qui ont été abandonnés, on remarque un obélisque et plusieurs colonnes à moitié taillées. » Rozière décrit la technique : de petites rainures et, « de distance en distance, de petites cavités propres à recevoir des coins », qui devaient « agir à-la-fois pour faire éclater la pierre dans toute la longueur de l’entaille ».

Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. II, « Description de Syène et des cataractes » (Jomard) ; T. III, appendice, n° I, « Description des carrières » (Rozière).

Deux siècles plus tard

Les mesures de Nouet sont justes. Assouan est à environ 24° 5′ de latitude nord, alors que le tropique du Cancer passe aujourd’hui vers 23° 26′. Le raisonnement de Jomard sur la lente dérive de l’obliquité terrestre est correct dans son principe. En revanche, sa datation de la tradition « à plus de trente siècles » avant notre ère reste une spéculation. L’expérience d’Ératosthène, au IIIe siècle avant notre ère, nous est connue par des auteurs plus tardifs, surtout Cléomède : il compare l’absence d’ombre à Syène et l’ombre mesurée à Alexandrie au même moment. Les historiens des sciences discutent toujours de la valeur exacte du stade utilisé et de la part de l’arpentage préexistant, ce qui rejoint le scepticisme de Jomard.

La Syène antique, l’égyptienne Souenet, n’a pas disparu. Une mission conjointe du ministère égyptien des Antiquités et de l’Institut suisse fouille depuis les années 2000 la vieille ville d’Assouan. Elle y a mis au jour des habitats, des fortifications et un temple d’Isis d’époque ptolémaïque.

L’« obélisque ébauché » de Rozière est l’obélisque inachevé des carrières nord, aujourd’hui site visitable. Long d’environ 42 m, il aurait pèsé de l’ordre de 1 100 tonnes, plus que tout obélisque jamais dressé. Une fissure l’a fait abandonner. On le date généralement du Nouvel Empire, souvent du règne d’Hatchepsout, et non de l’époque gréco-romaine que Rozière envisageait. Son chantier révèle une technique que les savants de 1799 n’avaient pas reconnue. Le granit n’y était pas fendu au coin, mais réduit par martelage avec des boules de dolérite, plus dure, dont les tranchées gardent la trace. Les alignements d’encoches à coins décrits par Rozière existent bien, mais ils correspondent surtout à des exploitations plus tardives.

Le granit d’Assouan a voyagé dans tout le pays. On le trouve dans la chambre du roi de la grande pyramide, dans les obélisques de Karnak et dans les colosses comme celui du Ramesseum. Les géologues ont repris le nom de Pline : la « syénite » désigne aujourd’hui une autre roche, et la pierre rose d’Assouan est classée parmi les granites. Quant à l’exil de Juvénal, il reste une tradition incertaine, que les historiens ne peuvent ni prouver ni écarter.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. II, « Description de Syène et des cataractes » (Jomard) ; T. III, appendice, n° I, « Description des carrières » (Rozière).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 32.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.