La route de Philae

De Syène à Philae, la marche nocturne de Lancret à travers les granits, jusqu’à l’apparition de l’île.

Philae et les montagnes de granit qui l’entourent.
Philae et les montagnes de granit qui l’entourent. Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 4. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Lancret ouvre toute la Description des Antiquités par ce chemin. C’est là, pense-t-il, qu’il faut commencer l’étude de l’Égypte, car Philae est « au-delà des cataractes, de cette limite naturelle de l’Égypte », et pourtant « couverte de monumens égyptiens ». On quitte Syène par une plaine semée de tombeaux arabes, puis la route s’enfonce dans le granit. Les rochers y sont « d’énormes blocs arrondis, posés sur ce sable ou jetés les uns sur les autres, et accumulés à une grande hauteur ».

Rien n’a bougé depuis Strabon, qui allait à Philae en chariot : « Rien n’a changé dans cette contrée solitaire, depuis le règne d’Auguste ; et l’on n’y prévoit d’autres changemens, d’autres mouvemens futurs, que ceux des sables que les vents chassent entre les rochers. » Le long du chemin court pourtant un ouvrage que le géographe grec n’a pas vu : une longue muraille de briques crues, de quatre mètres de haut. Lancret y voit la protection d’un pèlerinage, car « Les prêtres enseignaient que le tombeau d’Osiris y était placé ».

Les rochers parlent aussi. Les inscriptions hiéroglyphiques n’y sont souvent qu’un décapage de la patine brune, et leur fraîcheur donne le vertige : « Depuis deux ou trois mille ans, et peut-être bien plus, qu’elles ont été tracées, elles n’ont point changé de couleur […]. Si tant de siècles n’ont pas suffi, combien donc ces rochers n’en ont-ils pas vu s’écouler ! »

Le jour, la vallée est « une sorte de fournaise, redoutée même des naturels du pays ». Lancret la parcourt donc de nuit, « sous un ciel d’une telle transparence et par un clair de lune si brillant, que nos plus belles nuits d’Europe n’en peuvent point donner d’idée ». C’est la page la plus personnelle de tout l’ouvrage. « Je songeais avec une sorte d’émotion, de plaisir et de doute, que j’étais sur un des points les plus remarquables de la terre. » Il énumère ce qu’il touche : « Je touchais aux rochers des cataractes, aux portes de l’Éthiopie, aux bornes de l’empire romain ; j’allais bientôt entrer dans cette île où fut le tombeau d’Osiris, île autrefois sacrée, ignorée aujourd’hui. »

Puis le bruit du fleuve annonce la fin du chemin, « on aperçoit tout-à-coup l’île de Philae. De grands monumens, les arbres qui les entourent, les eaux du fleuve, la verdure de ses bords, offrent un tableau qui surprend et qui plaît au sortir de l’aride vallée. » Sur la rive, en attendant la barque, on découvre peu à peu « un édifice isolé, percé à jour, et soutenu par des colonnes ; puis une masse considérable de bâtimens, une longue colonnade, un obélisque ». Les grands murs de grès, au milieu des granits sombres, sont « encore, à l’extérieur, d’une blancheur surprenante ».

Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. I, § I-III, « Description de l’île de Philæ » (Lancret).

Deux siècles plus tard

La route de Lancret est la vieille route de portage qui contournait la cataracte par la rive est. Les marchandises et les expéditions vers la Nubie y passaient à dos d’homme ou d’âne, pendant que les bateaux franchissaient les rapides à la corde. La muraille de briques crues est bien égyptienne, mais elle est beaucoup plus ancienne que le culte d’Isis à Philae. On la date du Moyen Empire, probablement de la XIIe dynastie, à l’époque où les pharaons conquéraient la Basse-Nubie et fortifiaient la frontière. Elle protégeait donc un axe militaire et commercial, et non un chemin de pèlerinage.

Les inscriptions des rochers sont pour beaucoup des textes d’expéditions et de fonctionnaires, du Moyen et du Nouvel Empire. Ils se mêlent à des scènes royales et à des graffitis plus tardifs. Les épigraphistes les ont relevés rocher par rocher. Le « tombeau d’Osiris » n’était d’ailleurs pas sur Philae même, mais sur l’île voisine de Biga, l’Abaton, lieu interdit où l’on célébrait les rites osiriens.

Le paysage s’est transformé plus qu’aucun autre de la vallée, contrairement à ce que pensait Lancret. Le premier barrage d’Assouan, achevé en 1902, a noyé l’île une grande partie de l’année. Les voyageurs du début du XXe siècle ont visité ses temples en barque, entre les chapiteaux émergés, et Pierre Loti en a tiré *La Mort de Philæ* (1908). Le haut barrage menaçait de la submerger définitivement. Dans le cadre de la campagne internationale de l’Unesco pour la Nubie, les monuments ont été démontés bloc par bloc entre 1972 et 1980, puis remontés sur l’île voisine d’Agilkia, remodelée pour reproduire le site d’origine.

On ne marche donc plus au clair de lune vers Philae. On y arrive en voiture, à travers les faubourgs d’Assouan et près du vieux barrage, puis on prend une barque à l’embarcadère de Shellal. La surprise décrite par Lancret demeure, avec les colonnades blanches sur l’eau au milieu des granits. Le grand spectacle son et lumière, donné de nuit, en est un écho lointain.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. I, § I-III, « Description de l’île de Philæ » (Lancret).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 4.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.