Le portique d’Esna
Vingt-quatre colonnes aux chapiteaux variés, un plafond peuplé d’astres : le portique d’Esna.

Dans les textes de la Description
Esna est en 1799 une ville d’exil pour les beys mamelouks vaincus, bâtie sur sa propre colline de décombres. Le fleuve ronge la rive : il « mine et fait ébouler la berge, ainsi que les maisons qui la surmontent », et dans les tranchées on voit « des restes de constructions de différens âges, élevées les unes sur les autres ». Au-dessus des toits brillent des pigeonniers blanchis à la chaux, « d’une blancheur éclatante, qui contraste singulièrement avec la couleur noire des maisons ».
Le temple est au cœur de la ville, enfoui. Et soudain, l’intérieur du portique. « Il serait difficile de peindre l’effet que produisit sur nous l’aspect intérieur du portique d’Esné. Son architecture, dont les autres monumens de l’Égypte ne nous avaient donné qu’une faible idée, fit sur chacun de nous la même impression : nous étions saisis d’une certaine admiration confuse, que nous n’osions en quelque sorte avouer ; et, jetant alternativement les yeux sur le monument et sur nos compagnons de voyage, chacun de nous cherchait à s’assurer s’il était trompé par sa vue ou par son esprit, s’il avait perdu tout-à-coup le goût et les principes qu’il avait puisés dans l’étude des monumens grecs. »
Le doute ne dure pas : « Cette lutte de la beauté réelle de l’architecture que nous avions sous les yeux, contre nos préjugés en faveur des proportions et des formes grecques, nous tint quelques temps en suspens ; mais bientôt nous fûmes entraînés par un mouvement unanime d’admiration. »
Les chiffres suivent : « vingt-quatre colonnes de 5m.40 de circonférence, sur 11m.30 de hauteur », sur quatre rangs. La lumière est rare, filtrée par la seule façade, « en sorte que tout l’intérieur était éclairé d’une manière uniforme et mystérieuse, entièrement conforme aux cérémonies que l’on y célébrait ». Au plafond, un zodiaque.
Ils osent même restituer une colonnade qui aurait entouré tout le temple, tout en reconnaissant qu’elle « éprouvera peut-être plus de contradiction ». Et ils rêvent l’ensemble : « si l’on se transporte par la pensée au milieu de ces colonnes majestueuses, sous ces chapiteaux dont la masse colossale serait effrayante, sans l’attention qu’ont eue les architectes de la voiler, en quelque sorte, sous les proportions les plus élégantes ».
Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. VII, « Description d’Esné et de ses environs », grand temple (Jollois et Devilliers).
Deux siècles plus tard
Le portique est la salle hypostyle, ou pronaos, du temple de Khnoum, le dieu bélier potier qui façonne les êtres sur son tour. C’est la seule partie du temple dégagée : le reste dort sous la ville moderne. La salle a été décorée sous les empereurs romains, de Claude à Dèce, au milieu du IIIe siècle apr. J.-C. ; elle porte certaines des dernières inscriptions hiéroglyphiques datées de l’Égypte ancienne.
Au XIXe siècle, le portique a servi d’entrepôt de coton sous Méhemet Ali, ce qui l’a sauvé de la démolition. Il se trouve aujourd’hui une dizaine de mètres sous le niveau des rues, illustration spectaculaire de l’exhaussement du sol que décrivaient les ingénieurs.
De 2018 aux années 2020, une mission germano-égyptienne dirigée par l’égyptologue Christian Leitz, de l’université de Tübingen, a nettoyé les plafonds et les colonnes noircis par la suie et les fientes. Elle a fait réapparaître des couleurs d’une fraîcheur inattendue, le zodiaque complet du plafond et des textes jusque-là illisibles. L’« admiration confuse » de 1799 se vit aujourd’hui en couleurs.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. VII, « Description d’Esné et de ses environs », grand temple (Jollois et Devilliers).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 83.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.