Kom Ombo, l’ermite et la tempête

Un temple double sur sa colline de sable, puis une tempête sur le Nil et un vieil ermite.

Le grand temple de Kom Ombo avant son dégagement.
Le grand temple de Kom Ombo avant son dégagement. Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 40. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Les deux auteurs abordent Ombos comme un lieu que la nature elle-même a condamné. « Les ruines d’Ombos occupent une colline de sables placée sur la rive orientale du Nil, à l’embouchure d’une vallée. » Autour, plus rien : « tout est aride et désert dans ce canton reculé de l’Égypte ; aucun arbre, aucun ombrage, ne s’offrent au voyageur. » Le sol brûle littéralement : « Le thermomètre a marqué 54° dans ces sables ardens. Si à midi, l’on demeure une minute dans la même place, […] on éprouve à la plante des pieds une cuisson vive et insupportable. »

Le fleuve, lui, ronge la colline. Le Nil, qui n’arrivait jadis à la ville que par un canal, s’est déplacé vers l’est : « Aujourd’hui le terrain est coupé à pic, les eaux le rongent de plus en plus, et la rive est jonchée de pierres énormes. » Et le feu a laissé sa trace sur les briques de l’enceinte : « on dirait que tous les élémens ont conspiré pour les détruire. »

Reste le grand temple, et sa singularité saute aux yeux : il est « divisé dans le sens de sa largeur, en deux parties parfaitement symétriques ». Les auteurs insistent : « Cette disposition n’a point d’autre exemple dans toute l’architecture ancienne. » La façade porte deux globes ailés, le portique deux portes, et la clé du mystère est dans le décor : « si l’on coupe verticalement par le milieu l’une de ces portes, on observe, dans toute la partie droite, que le dieu qui reçoit les hommages a une tête d’*épervier* ; et dans la partie gauche, que le dieu a une tête de *crocodile*. »

Au plafond, une découverte enchante les savants : faute d’avoir été achevé, il laisse voir des figures qui « ne sont encore que dessinées en rouge », tracées sur une grille. « Ce fait précieux nous apprend que les Égyptiens dessinaient et réduisaient par le moyen des carreaux. » Quant à Juvénal et à sa guerre sanglante entre Ombites et Tentyrites pour un crocodile, les auteurs la renvoient à la « déclamation poétique » : les deux villes sont « séparées par un intervalle de cinquante lieues ».

Le récit s’achève hors des ruines, au *Gebel Abou-cheger*, « ou Montagne des tempêtes ». « À cinq heures du soir, le ciel, jusque-là très-serein, se remplit de nuages en un instant. » La voile se déchire, la barque manque chavirer : « Les vagues s’élevaient de deux et trois pieds, comme les flots de la mer. » Jetés au pied du rocher, les voyageurs y trouvent « un vieux solitaire, retiré là depuis trente ans, dans une cabane formée de nattes ». « On lui demanda son âge ; il répondit : *Dieu le sait*. Au coucher du soleil, il fit religieusement sa prière. » Le narrateur le juge d’abord sévèrement, puis se retourne contre ses compagnons, qui brisent des roches et dessinent ce site désert : « étaient-ils beaucoup plus sages que lui ? »

Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. IV, sect. I, « Description d’Ombos et des environs » (Chabrol et Jomard).

Deux siècles plus tard

Le temple de Kom Ombo est une construction ptolémaïque. Les travaux commencent sous Ptolémée VI Philométor, au IIe siècle avant notre ère. Le décor se poursuit sous ses successeurs, notamment Ptolémée XII, puis sous les empereurs romains. Les savants de l’Expédition avaient bien vu la symétrie, mais ils l’attribuaient à deux aspects d’un seul Osiris. Le déchiffrement des hiéroglyphes, après Champollion, a établi qu’il s’agit de deux dieux distincts, servis chacun par sa propre triade.

La moitié sud (à gauche en entrant) appartient à Sobek, le dieu crocodile, avec Hathor et Khonsou. La moitié nord (à droite) est celle d’Haroëris, « Horus l’Ancien », le dieu faucon, avec Tasenetnofret et leur fils Panebtaouy. Deux axes, deux portes et deux sanctuaires courent ainsi côte à côte jusqu’au fond de l’édifice. Ce plan reste unique dans l’architecture égyptienne, comme l’avaient écrit Chabrol et Jomard.

Le culte du crocodile n’était pas une invention de Juvénal. Les nécropoles voisines ont livré des crocodiles momifiés, aujourd’hui présentés dans un petit musée du crocodile ouvert près du temple en 2012. Le « petit temple » de la Description, dont l’entrée regarde la grande porte du sud, correspond au mammisi, la maison de naissance divine. Le Nil en a emporté une grande partie, ce qui confirme les observations de 1799. Le « nilomètre » supposé sur la rive est bien un puits nilométrique.

L’enceinte intérieure porte un relief d’époque romaine montrant des instruments, souvent présenté aux visiteurs comme une trousse chirurgicale. Les égyptologues restent prudents : l’identification médicale est débattue, et il pourrait s’agir d’outils rituels. Les esquisses rouges sur grille, qui avaient tant frappé les savants, sont aujourd’hui l’un des témoignages classiques de la méthode des artistes égyptiens, qui reportaient leurs figures au carreau selon un canon de proportions.

Dégagé des sables par Jacques de Morgan à la fin du XIXe siècle, le temple a ensuite souffert de la remontée des nappes phréatiques, qui a imposé des travaux d’assainissement. Le Gebel Abou-cheger de la tempête est un escarpement de grès en aval, sur la route d’Edfou. Rien ne garde, bien sûr, la trace de l’ermite qui répondait « Dieu le sait ».

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. IV, sect. I, « Description d’Ombos et des environs » (Chabrol et Jomard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 40.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.