Philae, le temple d’Isis
Le grand temple d’Isis, ses couleurs encore vives et le dernier sanctuaire de la religion égyptienne.

Dans les textes de la Description
Lancret propose à son lecteur une visite guidée. « Si je visitais de nouveau l’île de Philæ, et si j’avais un compagnon de voyage à qui je voulusse la faire connaître, j’irais d’abord avec lui me placer sur le rocher qui forme un petit promontoire à la pointe méridionale de l’île. » De là, tout l’ensemble est visible, jusqu’aux huttes de terre « qui ont à peine la hauteur d’un homme », demeure des « propriétaires actuels de l’île ».
On avance entre deux colonnades dont les chapiteaux, tous différents, ravissent l’architecte. L’un imite le palmier : « l’image de cet arbre est donc complète dans cette colonne, et jamais imitation ne fut moins déguisée et plus heureuse. » Au pied du grand pylône, l’émotion change de nature. Des soldats romains ont gravé leurs noms à hauteur de main : « c’est un homme qui n’existe plus depuis bien des siècles, et qui semble encore vous parler. Il est venu dans ces mêmes lieux comme vous ; comme vous, il y était étranger. » Sous la porte, une inscription toute fraîche fait écho à ces noms. Elle consacre « la défaite des Mamlouks poursuivis par son lieutenant le général Desaix jusqu’au-delà des cataractes, et l’entrée des Français victorieux dans l’île de Philae ».
Puis on entre dans le portique du grand temple, ouvert vers le ciel. « Tout ce que nous apercevons autour de nous, colonnes, murs et plafonds, tout est couvert de sculptures, et toutes ces sculptures sont peintes de diverses couleurs. » Sous la poussière, les chapiteaux « offrent des couleurs, verte, rouge, jaune, bleue, de la plus grande vivacité ». Il suffirait, écrit Lancret, « d’en chasser la poussière » pour voir le portique presque aussi brillant que la gravure qui le restitue.
Une colonne abîmée livre un secret. Ses pierres cachées portent « des fragmens de sculptures, des hiéroglyphes tronqués ou renversés ». « Ainsi ce temple, que nous jugeons déjà si ancien, est lui-même construit des débris d’un plus ancien édifice. » Au-delà, l’obscurité : « il faut se munir de flambeaux pour y pénétrer », et « l’odeur forte et piquante que l’on y respire, est celle des chauve-souris, les seuls êtres vivans qui habitent actuellement cette enceinte ». Lancret rêve devant un étroit couloir ménagé dans le mur : « C’était par-là, sans doute, que s’introduisait le prêtre qui parlait pour le dieu et rendait les oracles. »
Reste la question de l’âge. Il jugeait le grand temple le plus ancien de l’île. Comme ces édifices sont « du style égyptien, sans mélange », il les croyait antérieurs à la conquête perse : les plus récents « doivent donc avoir au moins deux mille trois cents ans d’ancienneté ».
Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. I, § II, IV, V et X, « Description de l’île de Philæ » (Lancret).
Deux siècles plus tard
C’est sur la datation que Lancret se trompait le plus, et c’est Philae qui l’a démontré. L’obélisque couvert de noms qu’il signale près du temple fut emporté en Angleterre par William Bankes, vers 1819-1821. Il porte un texte en hiéroglyphes et, sur sa base, une pétition en grec. Champollion y retrouva le cartouche de Cléopâtre et le compara à celui de Ptolémée sur la pierre de Rosette, une étape décisive du déchiffrement de 1822. La boucle ouverte par le prologue se referme ainsi à Philae.
Les inscriptions lues ensuite ont rajeuni tout le site. Les plus anciens éléments en place datent de Nectanébo Ier (IVe siècle avant notre ère). Le temple d’Isis lui-même est commencé sous Ptolémée II, et son décor se poursuit jusqu’à l’époque romaine. Le premier pylône porte Ptolémée XII massacrant ses ennemis. Les blocs remployés qui intriguaient Lancret proviennent d’un sanctuaire antérieur, notamment de l’époque d’Amasis (XXVIe dynastie). L’« édifice isolé » est le kiosque de Trajan.
Philae fut le dernier bastion de la religion égyptienne. Le culte d’Isis y était garanti par des accords avec les peuples du sud, Blemmyes et Nobades. On y trouve la dernière inscription hiéroglyphique connue, datée du 24 août 394, et des graffitis démotiques jusqu’au milieu du Ve siècle. Le temple ne fut fermé que sous Justinien, vers 535-537, puis transformé en église : des croix coptes sont encore gravées dans le portique.
Les couleurs vives décrites par Lancret ont en grande partie disparu. L’île est restée noyée une partie de l’année pendant plus de soixante ans, après le premier barrage d’Assouan. Le haut barrage la menaçait de disparition complète. Entre 1972 et 1980, sous l’égide de l’Unesco, les monuments furent démontés en quelque 40 000 blocs et remontés sur l’île d’Agilkia, à 300 mètres environ. Philae fait partie depuis 1979 du site du patrimoine mondial « Monuments de Nubie d’Abou Simbel à Philae ». L’inscription des soldats de Desaix y a suivi le temple : on la lit toujours sous la porte du premier pylône.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. I, § II, IV, V et X, « Description de l’île de Philæ » (Lancret).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 18.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.