Éléphantine et son nilomètre

L’« île fleurie » d’Éléphantine, ses deux temples disparus et le nilomètre retrouvé par Girard.

Coupe de l’escalier du nilomètre d’Éléphantine.
Coupe de l’escalier du nilomètre d’Éléphantine. Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 33, fig. 3. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Après les granits noirs de la cataracte, Jomard découvre Éléphantine comme une oasis, si riante « qu’on l’a surnommée l’*Île fleurie* et *le Jardin du tropique* ». Le voyageur fatigué « aborde avec un sentiment de joie dans cette île, qui se montre à lui tout d’un coup comme un lieu enchanté, au milieu de ces pics noirâtres et de ces sables étincelans ». Le charme vient du contraste : « On se promène, on se repose avec délices à l’ombre de ces arbres toujours verts ; l’air pur et frais qu’on y respire cause une sensation inexprimable. »

Les habitants séduisent autant que le paysage. Les Barâbras ramassent des cornalines et les offrent aux étrangers avec des médailles et des lampes antiques : « Le caractère de ces bonnes gens a une teinte de franchise et de gaieté qui plaît et qui attache. »

Sur la butte se dressent les montants « d’une porte de granit taillée avec beaucoup de soin ». Plus bas, deux petits temples entourés de piliers retiennent Jomard, et surtout celui du sud : « La disposition de ce petit édifice est un modèle de simplicité et de pureté […]. On ne peut s’empêcher d’y reconnaître le type des premiers temples grecs. » Il en tire une leçon d’esthétique : « il faut donc convenir aussi qu’en architecture il y a plus d’une route, et que l’art n’a pas un type absolu et unique. »

C’est l’ingénieur Girard qui part à la recherche du nilomètre décrit par Strabon : « un puits construit en pierres de taille sur la rive du fleuve et dans lequel sont marqués les plus grands, les moindres et les médiocres accroissemens du Nil ». Il le cherche le long du vieux quai et cherche en vain un puits vertical. Il trouve un escalier coudé, et ce sont les graduations qui le détrompent : « la découverte des mesures qui indiquaient l’accroissement du fleuve, tracées sur l’une des parois de la galerie inférieure, […] démontré […] qu’il était véritablement le nilomètre dont les anciens ont fait mention ».

Sur la paroi, les coudées portent des chiffres grecs, la plus haute marquée 24. Au-dessus, une inscription commence ainsi : « *Sous l’empire de Lucius Septime-Sévère, Pieux, Pertinax, Auguste* ». Girard en tire un calcul. La fin de la dernière coudée est désormais « à 241 centimètres au-dessous des plus fortes crues », et le fond du fleuve monte donc d’environ « 132 millimètres d’exhaussement par siècle ». Le Nil a fini par dépasser l’instrument, « qui dès-lors n’a plus été d’une utilité constante ». Une croix copte gravée plus haut fait penser à Girard que les premiers chrétiens la placèrent « peut-être comme une espèce de talisman contre des inondations trop faibles ».

Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. III, « Description de l’île d’Éléphantine » (Jomard) ; T. VI, « Mémoire sur le nilomètre de l’île d’Éléphantine » (Girard).

Deux siècles plus tard

Les deux temples admirés par Jomard n’existent plus. Ces petits temples péripères du Nouvel Empire, dont l’un remonte à Amenhotep III, ont été démolis vers 1822 pour fournir de la pierre à des constructions d’Assouan. Les relevés et les planches de la Description sont donc l’un des principaux témoignages sur leur architecture. Le jugement de Jomard sur leur « pureté » a nourri la discussion sur l’origine égyptienne du temple grec à colonnade périphérique.

La porte de granit de la butte est le portail du temple de Khnoum, au nom d’Alexandre IV, le fils posthume d’Alexandre le Grand. Depuis 1969, l’Institut archéologique allemand fouille l’île avec l’Institut suisse. C’est l’un des plus longs chantiers d’Égypte. Il a reconstitué l’histoire d’Abou, la « ville de l’éléphant » (ou de l’ivoire), sur plus de trois millénaires. On y suit les états successifs du temple de Satet depuis l’époque thinite et le grand temple de Khnoum, rebâti sous Nectanébo II puis aux époques suivantes. Plusieurs édifices ont été remontés.

La garnison dont parlait Hérodote a laissé une trace spectaculaire : les papyrus araméens d’Éléphantine, au Ve siècle avant notre ère. Ils documentent une colonie militaire judéenne au service de l’administration perse, avec son propre temple de Yahou.

Le nilomètre retrouvé par Girard, près du temple de Satet, est bien celui que décrit Strabon. Il a été restauré en 1870 sous le khédive Ismaïl, qui y fit poser de nouvelles échelles gravées en arabe et en français, et il a fonctionné jusqu’au XXe siècle. Un second nilomètre, lié au temple de Khnoum, a été dégagé depuis. La datation ptolémaïque proposée par Girard est aujourd’hui nuancée : l’ouvrage a connu plusieurs états. Son raisonnement sur l’exhaussement du lit du Nil reste juste dans son principe.

Le phénomène qu’il mesurait a pris fin avec le haut barrage d’Assouan, achevé en 1970. Il a supprimé la crue annuelle et retient désormais le limon dans le lac Nasser. Les nilomètres d’Éléphantine ne mesurent plus rien : ils sont devenus des monuments.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. III, « Description de l’île d’Éléphantine » (Jomard) ; T. VI, « Mémoire sur le nilomètre de l’île d’Éléphantine » (Girard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 33, fig. 3.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.