La première cataracte

Les Anciens parlaient d’une chute assourdissante. Jomard va voir de ses yeux la cataracte de Syène.

La première cataracte.
La première cataracte. Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 30, fig. 1. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Jomard sait qu’il va décevoir son lecteur. Toute l’Antiquité décrit la cataracte de Syène « comme d’une chute prodigieuse, dont le bruit effroyable frappait de surdité les habitans du voisinage ». Cicéron, dans le *Songe de Scipion*, l’a même prise pour image : les riverains des catadupes deviennent sourds au fracas du Nil, comme les hommes n’entendent plus la musique des sphères. Le 15 septembre 1799, au plus haut des eaux, Jomard part de Philae pour voir la chute de ses yeux.

Le bruit l’accueille d’abord : « il est comparable à celui de la mer sur une côte de récifs, tel qu’on l’entend à une lieue de distance. » Puis le chemin se ferme : « on trouve tout-à-coup le rocher devant soi ; il faut le gravir avec les mains pour passer outre. » La scène qui s’ouvre alors est un chaos de granit. Il compte vingt îles et dix barres, et voit le fleuve qui « se refoule, se relève et les franchit, et il forme ainsi une suite de petites cascades dont chacune est haute d’un demi-pied ou moins. Tout cet espace est rempli de tourbillons, de gouffres et d’abîmes. »

La grande chute n’existe donc pas. Un Nubien lui apprend qu’en hiver, aux basses eaux, « la hauteur de la chute est celle d’un homme qui a le bras levé ; ce qui fait six à sept pieds ». Jomard concède que le lecteur sera déçu s’il s’est fait une idée de la cataracte « d’après les effrayantes cataractes de l’Orénoque, de la rivière Bogota, ou du Niagara ». Mais le lieu reste « un des plus pittoresques et des plus extraordinaires de toute la vallée ». Il oppose « une plaine fertile et des rochers inaccessibles, et le contraste d’un fleuve large et majestueux avec un torrent plein de gouffres, qui bouillonne, écume et se brise entre mille écueils ».

Restent les bateliers. Les barques remontent à la cordelle ou à la voile, « mais celles qui descendent sont entraînées avec une vitesse extrême, qui ferait trembler de moins habiles pilotes ». Jomard retrouve là la scène de Strabon : « les pilotes se laissent entraîner vers la cataracte, puis se précipitent avec leur esquif, sans qu’il leur arrive aucun mal ».

Il réconcilie enfin les Anciens avec le terrain. L’énigme d’Hérodote, les deux montagnes *Crophi* et *Mophi* d’où sortiraient les « sources » du Nil, viendrait d’un mot mal traduit : il s’agit du lieu où le Nil « *commence* à entrer en Égypte, et non pas de l’origine de son cours ». Quant au fracas qui rend sourd, « ce sont les cataractes supérieures, ainsi qu’on le verra plus loin, qui produisent en effet un bruit effroyable ». Une dernière réflexion conclut la visite : « Que pouvait toute l’industrie égyptienne contre une nature aussi âpre, aussi intraitable ? »

Description de l’Égypte (1809-1829), T. I, chap. II, sect. II, « Description de la cataracte » (Jomard).

Deux siècles plus tard

Le diagnostic de Jomard est confirmé. La première cataracte n’a jamais été une chute verticale. C’est une zone de rapides, longue de plusieurs kilomètres, où le Nil traverse un affleurement de roches cristallines entre Assouan et Philae. Les Anciens qui parlaient d’un fracas assourdissant mêlaient des récits venus des cataractes de Nubie et du Soudan, plus rudes, notamment la deuxième.

Ce passage a pourtant toujours été une frontière, et les Égyptiens ont travaillé à le franchir. Dès le Moyen Empire, des inscriptions de l’île de Séhel commémorent le creusement d’un canal navigable sous Sésostris III, pour les campagnes vers la Nubie. Les rochers de Séhel et des îles voisines portent des centaines de graffitis d’expéditions, de fonctionnaires et de prêtres. Ce sont les rochers couverts d’hiéroglyphes que signalait Jomard. On y trouve aussi la stèle dite de la Famine. Gravée à l’époque ptolémaïque, elle met en scène le roi Djoser et sept années de crue insuffisante, que Khnoum, maître de la cataracte, vient résoudre.

L’énigme de *Crophi* et *Mophi* trouve aussi un éclairage. Pour les Égyptiens, la crue sortait d’une caverne mythique de la région de la cataracte, gardée par Khnoum, où résidait Hapy, le génie de l’inondation. Un relief célèbre de Philae le montre lové dans sa grotte sous les rochers. Le prêtre de Saïs d’Hérodote parlait d’une source sacrée, non géographique, ce qui rejoint l’intuition de Jomard.

Le paysage que Jomard a décrit n’existe plus tel quel. Le premier barrage d’Assouan, construit par les Britanniques en 1898-1902 puis surélevé deux fois, a régularisé le fleuve en amont des rapides. Le haut barrage, achevé en 1970, a supprimé la crue elle-même. Entre les deux, les îles de granit, Séhel et les autres, baignent dans une eau calme. On y circule en felouque, au milieu des villages nubiens de la rive ouest, sans corde ni pilote téméraire.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. I, chap. II, sect. II, « Description de la cataracte » (Jomard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités I, pl. 30, fig. 1.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.