
À l’aube, le bateau quitte Assouan. La felouque m’avait laissé sur ma faim ; cette fois, Louxor est devant nous, et j’ai toute une journée pour regarder passer les rives.
Aux sources du rêve
L’aube pointe à peine et je suis déjà là. Pour rien au monde je ne voudrais manquer le départ. Depuis la promenade en felouque, l’envie de naviguer ne m’a plus quitté. Le bateau largue les amarres : nous descendons vers Louxor, du sud vers le nord.
Les noms de Burton, Speke, Livingstone et Stanley se bousculent dans ma tête. Me voilà parti avec eux vers les plateaux d’Abyssinie, les savanes d’Ouganda, le lac Victoria et les rapides du Soudan. Je pense aux sources du Nil, aux expéditions, au Sudd, cet immense marais qui en a arrêté tant. En 1888, Stanley aperçoit les monts du Ruwenzori, rapprochés des « montagnes de la Lune » évoquées par Ptolémée. À bord de mon bateau de croisière, l’aventure est surtout dans mes lectures.
Je remonte ainsi en pensée un fleuve long de plus de six mille six cents kilomètres, puis je reviens à l’eau qui passe sous mes yeux. Pendant des siècles, on s’est demandé comment elle pouvait surgir si abondante au milieu du désert. Pour les anciens Égyptiens, sa venue du sud liait cette direction à l’origine de la vie. Notre route suit le courant ; mes rêveries viennent de le remonter.
La gamme des verts
Les berges me ramènent au voyage. Prairies, cultures, palmiers : le vert se renouvelle sans cesse. Plus loin, des maisons aux couleurs vives se découpent sur l’ocre du désert. Entre Assouan et Edfou, je voudrais ne rien manquer. Le bateau avance pourtant, et chaque paysage cède bientôt la place au suivant.
Des barques de pêche passent, des felouques emportent passagers, bagages et bêtes d’une rive à l’autre, là où les ponts sont rares. Nous faisons signe à des gamins qui répondent en riant. Près des champs, les pompes travaillent ; les chadoufs, ces anciens appareils à balancier, sont encore là aussi. Je regarde ces gestes familiers des images d’Égypte, puis je me rappelle ce qui a changé : depuis le barrage, on irrigue sans attendre la crue.

Le temps des trois saisons
Accoudé au bastingage, j’essaie de retrouver l’ancien calendrier dans ce paysage. D’abord akhet, l’inondation, de juillet à octobre ; puis peret, quand l’eau se retirait et qu’il fallait labourer, semer, relever les digues ; enfin chemou, la saison sèche et la moisson. Après le grain venaient les réparations des maisons et des canaux, puis l’attente recommençait. Ce rythme a longtemps réglé la vie du paysan.
Un âne, un dromadaire, des hommes au travail : certaines scènes semblent empruntées aux parois des tombes. Mais les pompes me gardent de confondre les siècles. Le fleuve passe toujours au même endroit ; les habitants de ses rives ont dû apprendre à vivre autrement avec lui.
Un fleuve pour route
À force de voir les embarcations se croiser, je comprends mieux pourquoi le Nil fut la grande route du pays. Les blocs destinés aux temples voyageaient sur des barges jusqu’aux chantiers. Même les obélisques d’Hatchepsout, ces monolithes de plusieurs centaines de tonnes, ont descendu le fleuve d’Assouan à Karnak. J’essaie de les imaginer à la place des bateaux qui nous dépassent. Les dimensions me dépassent aussi.
Les dieux avaient leurs barques : mandjet pour le voyage diurne de Rê, mesektet pour sa traversée de la nuit. La mienne est de fer et d’acier, et la journée y passe doucement. « Un voyage en Orient est comme un grand acte de la vie intérieure », écrivait Lamartine. Pour l’instant, il me suffit de rester au bastingage.
Thomas Cook, 1869
Le capitaine me reçoit assis en tailleur. Voilà plus de dix ans qu’il parcourt le Nil, sans s’en lasser. Sur un signe, un assistant me tend une vieille brochure anglaise, usée, datée de 1969. Elle célèbre le centenaire des croisières de Thomas Cook, lancées en 1869 sur des bateaux à vapeur. Entre Assouan et Louxor, le parcours n’a guère changé : quelque deux cents kilomètres de rives et de temples. Je quitte les explorateurs des sources pour retrouver mes prédécesseurs de croisière. Et déjà, le premier temple apparaît.

Pour prolonger : Hâpy · Rê · Hérodote · Hatchepsout · Les saisons du Nil · Les explorateurs des sources du Nil