Pour les anciens Égyptiens, la crue sortait des rochers de la première cataracte, près d’Éléphantine. Au-delà s’étendait un monde mal connu, d’où venaient l’or, l’ivoire et l’eau. Les Grecs, puis les Romains, cherchèrent à percer ce mystère. D’où venait ce fleuve immense qui traversait le désert sans recevoir de pluie et gonflait en plein été ? La réponse se trouvait à plus de 6 000 kilomètres de la Méditerranée.
Les hypothèses de l’Antiquité
Vers 450 av. J.-C., l’historien grec Hérodote remonte le Nil jusqu’à Éléphantine. Il y recueille des récits sur des sources jaillissant entre deux montagnes, auxquels il avoue lui-même ne pas croire. Il discute plusieurs théories de la crue sans parvenir à trancher.
Sous l’empereur Néron, dans les années 60 de notre ère, deux centurions sont envoyés vers le sud. Ils atteignent d’immenses marais où la navigation devient impossible : le Sudd, dans l’actuel Soudan du Sud. Ce labyrinthe de papyrus arrêtera les voyageurs pendant près de dix-huit siècles.
Au IIe siècle, le géographe Claude Ptolémée, à Alexandrie, place les sources du Nil dans des lacs alimentés par les neiges des « montagnes de la Lune ». L’intuition est remarquable : le fleuve naît bien de grands lacs, et le massif du Ruwenzori, couvert de glaciers, se dresse près de l’équateur.
Le Nil Bleu, découvert le premier
Le Nil a deux branches principales, qui se rejoignent à Khartoum. La plus courte, le Nil Bleu, fournit l’essentiel de la crue. Ses sources, en Éthiopie, sont les premières reconnues. En 1618, le jésuite espagnol Pedro Páez atteint la source de Gish Abay, près du lac Tana. Son récit reste longtemps peu diffusé.
En 1770, l’Écossais James Bruce parvient au même endroit et se proclame découvreur des sources du Nil. Son récit de voyage, publié en 1790, connaît un grand succès, mais ses contemporains doutent souvent de sa parole. Surtout, la vraie énigme demeure entière : celle du Nil Blanc, la branche la plus longue.
Vers le Nil Blanc
Au XIXe siècle, l’Égypte de Méhémet Ali pousse ses conquêtes vers le Soudan. Entre 1839 et 1842, des expéditions commandées par Selim Bimbachi franchissent enfin le Sudd et remontent le Nil Blanc jusqu’aux environs de l’actuelle Juba. Des marchands et des missionnaires suivent, mais les chutes et les marais bloquent toujours la route vers le sud.

La solution viendra de l’est, depuis la côte de l’océan Indien. En 1857, la Royal Geographical Society de Londres envoie deux officiers de l’armée des Indes, Richard Burton et John Hanning Speke, à la recherche d’une grande mer intérieure décrite par les caravaniers. En février 1858, ils atteignent le lac Tanganyika. Burton, malade, reste en arrière ; Speke part seul vers le nord et découvre, le 3 août 1858, une immense étendue d’eau qu’il nomme lac Victoria. Il le proclame aussitôt source du Nil.
Speke, Grant et la controverse
Burton conteste cette affirmation, faute de preuves. Speke repart en 1860 avec James Augustus Grant. Le 28 juillet 1862, il atteint le point où le fleuve sort du lac Victoria et baptise les chutes du nom de Ripon. Descendant ensuite le Nil, les deux hommes rencontrent à Gondokoro, en 1863, Samuel Baker et sa compagne Florence. Guidés par leurs indications, les Baker découvrent en 1864 un second grand lac, qu’ils nomment lac Albert.
La querelle entre Burton et Speke devient publique. Un débat doit les opposer à Bath en septembre 1864. La veille, Speke meurt d’un accident de chasse. Le doute persiste encore quelques années, et David Livingstone cherche jusqu’à sa mort, en 1873, les sources du côté du bassin du Congo.
Une énigme résolue
Entre 1874 et 1877, Henry Morton Stanley fait le tour du lac Victoria en bateau et confirme qu’il se déverse vers le nord par un seul exutoire : celui décrit par Speke. Le lac Victoria est bien le réservoir principal du Nil Blanc, lui-même alimenté par des rivières dont la plus longue, la Kagera, prend sa source dans les collines du Rwanda et du Burundi. Les géographes débattent encore aujourd’hui du point exact qui mérite le nom de source la plus lointaine.
Cette quête appartient aussi à l’histoire de la colonisation. Les récits des explorateurs, héros de la presse européenne, ont préparé la conquête de l’Afrique de l’Est. Ils ont souvent effacé le rôle des guides, porteurs et interprètes africains sans lesquels aucune de ces expéditions n’aurait abouti. Relire leur histoire, c’est donc reconnaître l’audace des voyageurs sans oublier ceux que leurs récits laissaient dans l’ombre.
