Les saisons du Nil, le temps réglé par le fleuve

Dans l’Égypte ancienne, l’année ne commençait ni en hiver ni au printemps, mais en plein été, lorsque le fleuve se mettait à monter. Il ne pleut presque jamais dans la vallée ; toute la vie dépendait de cette eau venue du Sud. Les Égyptiens ont donc organisé leur temps autour d’elle. Leur calendrier comptait trois saisons de quatre mois, chacune nommée d’après l’état du fleuve et des champs.
D’où venait la crue
Les Égyptiens ignoraient l’origine réelle de la crue. Ils la situaient dans les cavernes de la première cataracte, près d’Éléphantine, d’où Khnum était censé libérer les eaux. Hâpy, la personnification de la crue, représentée comme un homme au ventre rond et aux seins lourds, incarnait cette abondance.
On sait aujourd’hui que la crue naît des pluies de mousson qui s’abattent chaque été sur les hauts plateaux d’Éthiopie. Gonflés par ces pluies, le Nil Bleu et l’Atbara charrient vers le nord un énorme volume d’eau chargée de limon. Le Nil Blanc, alimenté par les grands lacs d’Afrique centrale, assure quant à lui un débit plus régulier. La question de ces sources a longtemps fasciné les voyageurs, jusqu’aux explorateurs du XIXe siècle.
Akhet, la saison de l’inondation
La première saison s’appelle Akhet, « l’inondation ». Elle correspond approximativement à la période de juillet à novembre. L’eau monte à Assouan dès juin, atteint Memphis quelques semaines plus tard et culmine en septembre. Elle recouvre alors les terres basses de la vallée, retenue par des digues dans de vastes bassins.
Pendant ces mois, les champs sont inaccessibles. Les paysans réparent les outils, entretiennent les canaux ou sont requis pour les grands chantiers royaux. Selon la hauteur de l’eau, l’année s’annonce bonne ou mauvaise. Une crue trop basse laisse des terres sèches et entraîne la disette ; une crue trop forte emporte les digues et les villages. Les nilomètres, comme ceux d’Éléphantine, permettaient de mesurer la montée des eaux et d’en déduire l’impôt.
Peret, la sortie des terres
La deuxième saison, Peret, signifie « la sortie ». Elle s’étend en gros de novembre à mars. Les eaux se retirent et laissent un sol humide couvert d’une couche de limon noir. C’est cette terre fertile qui a donné au pays son nom de Kemet, « la Noire », par opposition au désert, la Rouge.
Les paysans sèment l’orge, l’amidonnier, le lin et les légumes. Les troupeaux piétinent parfois les semences pour les enfoncer dans la boue. Les scribes du cadastre redessinent les limites des champs effacées par l’eau. L’irrigation reste modeste : l’humidité laissée par la crue suffit en grande partie à faire lever les cultures.
Chemou, le temps des récoltes
La troisième saison, Chemou, correspond aux basses eaux, de mars à juillet environ. On moissonne à la faucille, on bat le grain sur l’aire, on le vanne et on le stocke dans les greniers. Les scènes des tombes, notamment à Thèbes, décrivent ces travaux en détail, avec les scribes qui comptent les sacs sous le regard du propriétaire.

À la fin de Chemou, le fleuve est au plus bas, la chaleur écrasante. Tout le monde attend le retour de l’eau.
Un calendrier réglé sur les étoiles
Le retour de la crue coïncidait, dans l’Antiquité, avec un phénomène céleste : la réapparition de l’étoile Sirius, que les Égyptiens nommaient Sopdet, à l’aube, après plusieurs semaines d’invisibilité. Ce lever héliaque marquait idéalement le Nouvel An, la fête de l’« ouverture de l’année ».
Le calendrier civil comptait douze mois de trente jours, répartis en trois saisons, auxquels s’ajoutaient cinq jours supplémentaires, dits épagomènes, consacrés à la naissance d’Osiris, d’Horus, de Seth, d’Isis et de Nephthys. Faute d’année bissextile, ce calendrier de 365 jours se décalait d’un jour tous les quatre ans par rapport aux saisons réelles. Il fallait environ 1 460 ans pour que le Nouvel An civil retrouve le lever de Sirius. Le nom des saisons restait donc parfois en décalage avec l’état réel du fleuve.
La fin d’un rythme millénaire
Ce cycle a traversé les dynasties, la domination romaine et l’époque islamique. Il a pris fin au XXe siècle avec le haut barrage d’Assouan. Depuis la fin des années 1960, la crue ne franchit plus Assouan : l’eau est stockée dans le lac Nasser et distribuée toute l’année. Les campagnes égyptiennes connaissent désormais plusieurs récoltes par an, mais le limon ne se dépose plus dans les champs. Le calendrier copte, encore utilisé par les paysans pour les travaux agricoles, conserve pourtant des noms de mois hérités de l’Égypte ancienne, comme Thout, premier mois de l’année.