
J’ai promis une promenade en felouque. Mais Philae m’attire dès le matin, avant l’arrivée des visiteurs. Il me reste à faire patienter le marin jusqu’au soir.
Un marché conclu d’une claque
Mon marin ne me trouve pas très drôle. « Écoute, je suis désolé, mais je vais d’abord à Philae. Promis, ce soir je viens avec toi. » Un sourire, une grande claque dans les mains : nous voilà d’accord. Je peux partir. À cette heure, le temple d’Isis est encore désert, et je compte bien profiter de la lumière du matin.
Le temple sauvé des eaux
Depuis l’eau, les deux pylônes évoquent les cheminées d’un paquebot. J’aborde Philae avec l’impression de monter à bord. Pourtant, ce navire de pierre a déjà fait un voyage que j’ai peine à imaginer : entre 1972 et 1980, sous l’égide de l’Unesco, on l’a démonté et transporté pierre par pierre sur l’île voisine d’Agilkia, remodelée à l’image de l’île d’origine.
Après le premier barrage d’Assouan, construit en 1902, le temple était noyé une grande partie de l’année ; le Haut Barrage aurait rendu sa disparition définitive. Ce matin, je peux suivre les colonnes du mammisi, la maison de naissance divine, comme des coursives, puis m’enfoncer dans les couloirs et les salles obscures. Je gagne le sanctuaire en oubliant presque que tout ce chemin a été déplacé.

Isis, la dernière à résister
Le sanctuaire ramène à Isis. La déesse pleurait ici Osiris, son époux, dont la tombe mythique se trouvait sur l’île voisine de Biga, l’Abaton interdit d’accès. Je retrouve les noms des souverains grecs et romains dans les cartouches : Auguste, Tibère, Néron. Tous ont pris place dans cette histoire égyptienne. Au kiosque de Trajan, où accostaient les processions, les quatorze colonnes déclinent le papyrus et le lotus ; aucun chapiteau ne ressemble tout à fait au suivant.
Puis les croix gravées dans la pierre font changer d’époque. Le culte d’Isis s’est maintenu jusqu’au VIe siècle, avant de cesser sous Justinien. Une partie du temple est devenue une église dédiée à saint Étienne. Dans le silence du matin, ces traces se côtoient sans bruit. Je suis venu voir un temple sauvé de l’eau ; j’y découvre aussi tout ce qui s’est succédé entre ses murs.
Glisser sur le Nil
Le soir, je tiens enfin ma promesse. Après le navire de pierre, la felouque. L’eau file sous l’étrave et je n’ai plus envie d’explications. Naviguer sur le Nil faisait partie de ces rêves d’enfance que l’on range avec le Transsibérien, la Panaméricaine ou le cap Horn. Cette fois, je n’ai pas à imaginer le départ : je suis à bord.
La falaise de la nécropole antique défile, puis le mausolée de l’Aga Khan. Nous longeons les dos luisants des rochers d’Éléphantine, capitale de la première province de Haute-Égypte ; l’île-jardin de Lord Kitchener reste à tribord. Dans les roseaux, un héron cendré se laisse apercevoir. La huppe, l’ibis et l’alcyon pie sont plus discrets. Je regarde passer ces rives sans chercher à retenir chaque nom.
Les dieux de la cataracte me reviennent tout seuls : Hâpy, le Nil ventru de l’abondance, Khnum à tête de bélier, Satis et Anoukis, les déesses des eaux. Que font-ils depuis le barrage ? J’imagine Hâpy amaigri, privé de limon à répandre sur les champs, et Khnum obligé de changer de métier. Quant aux déesses, les poissons géants qui, dit-on, hantent le lac Nasser les ont-ils dévorées ? Je laisse ces questions sans réponse. Le marin a assez attendu ; maintenant, je me tais et je profite de sa felouque.
Aujourd’hui : le son et lumière de Philae illumine toujours le temple chaque soir ; il se rejoint en barque depuis l’embarcadère de Shellal.

Pour prolonger : Philae · Sanctuaire d’Isis · Kiosque de Trajan · Isis · Osiris · Khnum · Hâpy · Anoukis · Satis · Éléphantine, l’île de la frontière