
Sous le hublot, le lac Nasser paraît interminable. Je pars voir un temple sauvé des eaux, sans encore comprendre ce que représente le déplacement d’une montagne.
Un lac sous le hublot
Par le hublot, je regarde le lac Nasser. L’avion nous rapproche rapidement d’Abou Simbel, à quelque trois cents kilomètres d’Assouan, mais l’étendue d’eau retient mon attention. Sous elle ont disparu des villages et des temples ; des dizaines de milliers de Nubiens ont dû quitter leurs terres. Dans les années 1960, une campagne internationale a sauvé plus de vingt monuments. Je vais découvrir le plus célèbre d’entre eux.
Soixante-cinq mètres plus haut
Devant le grand temple, je ne parviens pas à faire coïncider ce que je sais et ce que je vois. Les colosses semblent installés là depuis toujours, face au désert, loin de Thèbes. Pourtant, leur emplacement d’origine est sous les eaux, soixante-cinq mètres plus bas. Ces Ramsès hauts d’une vingtaine de mètres ont été découpés en blocs, puis remontés entre 1964 et 1968. Je cherche mentalement les morceaux dans ces silhouettes immobiles. Le bâtisseur n’aurait sans doute pas renié l’entreprise. Et voici que la porte s’ouvre avec une clé en forme de croix ankh, le signe de la vie : le détail paraît fait pour lui.

Face au désert
Je reviens aux visages du roi. Barbe postiche, némès, double couronne : Ramsès II regarde le soleil levant avec une sérénité que la taille des statues rend presque intimidante. Auprès de ses jambes, sa mère Touy, Néfertari et ses enfants donnent l’échelle. Il suffit de baisser les yeux vers eux pour mesurer les géants.
Le petit temple voisin, dédié à Hathor et à Néfertari, prolonge cette présence royale aux confins du royaume. Devant les deux façades, j’imagine l’effet qu’elles pouvaient produire sur les caravanes venues du Sud. À l’intérieur du grand temple, Ramsès continue de raconter sa puissance : la bataille de Qadesh se déploie sur les murs, largement embellie à son avantage. La pierre laisse peu de place à la contradiction.
Le rayon et l’ombre
Au sanctuaire, je pense à ce rayon que je ne suis pas venu voir aujourd’hui. Deux fois par an, vers le 22 février et le 22 octobre, le soleil traverse plus de soixante mètres de temple et éclaire Amon-Rê, Ramsès divinisé et Rê-Horakhty. Ptah, dieu de Memphis lié au monde souterrain, demeure dans l’ombre. La tradition associe ces dates au couronnement du roi, sans qu’on puisse le prouver. Ce qui me retient, c’est le trajet de la lumière : après les colosses et les batailles, cette façon d’aller chercher le roi jusque dans la montagne.
Dehors, le lac reprend toute sa place. Je l’avais regardé depuis l’avion en pensant à ce qu’il avait englouti. Je le regarde maintenant en sachant ce qu’il a fallu lui soustraire. Ramsès voulait durer. Plus de trois millénaires après lui, des hommes ont encore travaillé à lui donner raison.

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