
Dans les pas de Jean-François Champollion · 3–12 janvier 1829. Récit adapté de sa correspondance de voyage ; il ne s’agit pas d’une citation.
La sueur coule dans les yeux, puis sur le papier. Dans le grand temple d’Abou Simbel, nos dessinateurs tiennent trois ou quatre heures avant de devoir sortir. Nous voulons copier les grandes scènes de la salle. La chaleur décide de la durée de chaque séance.
Revenir devant les colosses
Nous avons quitté la seconde cataracte le premier jour de janvier. Le 3 au matin, nos bateaux sont amarrés devant le petit temple d’Abou Simbel. Je retrouve les grands colosses avec la même admiration qu’à notre premier passage.
J’aimerais pouvoir les montrer à ceux qui jugent encore si mal la sculpture égyptienne. Il faudrait une lampe merveilleuse pour les transporter d’un coup à Paris. Nous n’avons ni cette lampe ni de quoi emporter de tels géants ; nous avons des feuilles, des couleurs et du travail devant nous.
Dès le soir du 3, nous commençons dans le grand temple. Le sable a presque couvert la façade. À l’intérieur, la chaleur et l’humidité sont accablantes. Il faut travailler très peu vêtu ; bientôt, le papier lui-même est humide et la sueur gêne autant le regard que la main.
Les images et leurs légendes
Les Français et les Toscans poursuivent le même programme : obtenir de grands dessins des reliefs de la salle, avec leurs couleurs conservées. Les séances se terminent par épuisement. On sort lorsque les jambes ne permettent plus de continuer.
Je me réserve les inscriptions. Les dessinateurs prévoient leur emplacement sur les feuilles ; je copie les signes sur place, ou j’utilise les empreintes pour les parties trop hautes. Puis je compare plusieurs fois la copie à la paroi avant de la mettre au net.
Un dessin terminé ne suffit donc pas. Il faut encore que l’écriture y prenne sa place, qu’une légende ne soit ni abrégée ni laissée à l’approximation. Les figures et les colonnes de signes doivent pouvoir être étudiées ensemble après notre départ.
Ce qu’il reste à terminer
Le 12 janvier, six grandes compositions sont déjà copiées. Elles montrent le souverain sur son char, les combats, les captifs, les hommages aux dieux. Les chevaux et leurs équipements nous donnent autant de détails à relever que les personnages.
Une immense scène occupe encore une grande partie du mur à terminer : le camp, la tente royale, les chars, les bagages et les soldats. Le dessin sera fait sans couleur là où l’humidité les a effacées. Il faut restituer ce qui reste visible, et non compléter à notre fantaisie.
J’espère repartir dans quelques jours. Notre campagne d’Abou Simbel aura été parmi les plus pénibles du voyage. Les feuilles s’accumulent pourtant, et ce sont elles que les bateaux emporteront : assez de figures et de signes pour faire connaître un peu de cette grandeur à ceux qui n’auront pas eu à transpirer devant elle.