Karnak, la forêt de pierre

Karnak : les sphinx à tête de bélier devant le premier pylône
Karnak : les sphinx à tête de bélier devant le premier pylône. © L’Égypte, voyage au fil du Nil.

Je commence Karnak en photographiant tout. Puis les cours s’enchaînent, les colonnes m’arrêtent, et je finis par ne plus savoir où aller. Il faudra renoncer à tout voir.

Deux mille ans de chantier

À peine entré, je photographie déjà sans retenue. La carte mémoire prévue pour la journée risque de ne pas tenir longtemps. Classique : les marchands de la sortie connaissent bien cette imprévoyance. Pour l’instant, chaque passage ouvre sur quelque chose que je veux emporter.

Une cour, un pylône, des colosses, puis une autre cour. Les ensembles de Montou au nord, d’Amon au centre et de Mout au sud forment un dédale bâti sur deux millénaires. Je voudrais suivre le fil des pharaons, mais les cartouches ne simplifient rien. Ramsès II a parfois inscrit son nom à la place de celui d’un prédécesseur ; des blocs ont voyagé d’un temple à l’autre. Je pense aux archéologues occupés à remettre de l’ordre dans tout cela. Moi, je poursuis mon chemin, déjà débordé.

La salle hypostyle

Dans la grande salle hypostyle, je lève la tête et perds encore un peu mes repères. Cent trente-quatre colonnes papyriformes, dressées sous Séthi Ier et Ramsès II ; les douze de l’allée centrale dépassent vingt mètres. La lumière tombe en biais entre les fûts couverts de scènes religieuses et d’exploits guerriers. Je passe de l’un à l’autre, incapable de tout embrasser. Le mot forêt cesse d’être une comparaison commode : il décrit assez bien ma façon de m’y perdre.

Je repense alors au petit temple de Ramsès III, à droite de la grande cour. Il propose à une autre échelle la succession des colosses, des cours et de la salle hypostyle. On pourrait presque y apprendre à lire ce qui, partout ailleurs, me dépasse. La colonne solitaire de Taharqa, rescapée d’un kiosque disparu, offre elle aussi un point d’arrêt : un seul grand papyrus de pierre dans ce chantier immense.

Karnak : la cour du temple de Ramsès III et ses piliers osiriaques
Karnak : la cour du temple de Ramsès III et ses piliers osiriaques. © L’Égypte, voyage au fil du Nil.

Tout voir, ne rien voir

Derrière le quatrième pylône, les pierres enchevêtrées, les colonnes tronquées et les statues brisées finissent de me désorienter. Au bord du lac sacré, je ne sais plus où aller. Le temple de Ptah et sa Sekhmet dans la pénombre ? Le musée de plein air ? Khonsou et ses barques sacrées ? Il faudrait des jours. Me revient aussi la cache de statues exhumée à Karnak en 1903. Après avoir tapé du pied à Louxor, vais-je sauter autour de l’obélisque brisé d’Hatchepsout ? Je ferais mieux d’admettre que cette visite ne sera pas complète.

Le scarabée

Près du grand scarabée d’Amenhotep III, les visiteurs ont une autre méthode : tourner autour. Trois tours pour se marier, sept pour avoir des enfants, un pour la chance, dit la tradition. Je peux m’épargner cet effort. Je suis marié, j’ai plein d’enfants et, pour la chance, Karnak me paraît une preuve suffisante. Je repars avec mes photographies et tout ce qui m’a échappé. Il en restera pour une autre fois.

Karnak : cartouches de Ramsès II ; à droite, son nom de couronnement, Ousermaâtrê Sétepenrê, « Puissante est la justice de Rê, l’élu de Rê »
Karnak : cartouches de Ramsès II ; à droite, son nom de couronnement, Ousermaâtrê Sétepenrê, « Puissante est la justice de Rê, l’élu de Rê ». © L’Égypte, voyage au fil du Nil.

Pour prolonger : Karnak · Grande salle hypostyle · Temple de Khonsou · Sanctuaire de Mout · Amon · Sekhmet · Séthi Ier · Ramsès II · Georges Legrain · Ramsès III