
Dans les pas de Jean-François Champollion · 23 novembre 1828. Récit adapté de sa correspondance de voyage ; il ne s’agit pas d’une citation.
Quatre jours à Thèbes, et je croyais avoir commencé à en prendre la mesure. Puis je suis arrivé à Karnak. Tout ce que j’avais admiré sur l’autre rive venait de trouver plus grand que soi. Il va falloir revenir longtemps : aujourd’hui, je peux à peine faire le tour de mon étonnement.
Les trois premiers jours
Le vent nous a enfin laissés aborder le 20 novembre. Thèbes occupait déjà une place immense dans ma pensée. Depuis que j’en parcours les ruines, ce nom désigne une étendue et une succession de monuments dont mes lectures ne me donnaient pas toute l’échelle.
J’ai commencé par la rive occidentale, avec Gournah, les grands colosses et le Ramesseum. Le lendemain a été consacré à Médinet Habou. Le troisième jour, nous sommes entrés dans les tombes royales. Du matin au soir, à la lumière des flambeaux, les salles peintes se sont succédé. Partout, il fallait regarder les images et prendre le temps de lire leurs légendes.
Ces trois journées auraient fourni assez de matière à une longue lettre. La quatrième me conduit de l’autre côté du Nil.
De Louxor à Karnak
À Louxor, je trouve encore les deux obélisques devant le temple. Les colosses voisins sont enfoncés dans le sol jusqu’à la poitrine. La finesse du travail se voit pourtant sur le granite. Les noms royaux me permettent de distinguer plusieurs interventions dans ce vaste ensemble.
Puis vient Karnak. Dire que je visite un monument ne convient plus très bien : j’ai devant moi une accumulation d’édifices. Les constructions se prolongent, les parois portent d’immenses scènes, les colonnes imposent leur hauteur. Les comparaisons qui m’accompagnaient depuis l’Europe ne me servent plus beaucoup.
Je voudrais raconter cela sans que l’on me prenne pour un enthousiaste incapable de mesure. Mais diminuer les mots pour paraître raisonnable ferait perdre ce que j’éprouve sur place. Je reporte la description détaillée ; les proportions, à elles seules, demandent déjà du temps.
Des noms au milieu de la grandeur
Je ne regarde pas seulement des masses. Les souverains reviennent dans les reliefs, les scènes de campagnes militaires occupent les murs, les inscriptions donnent des prises à l’étude. Au milieu de cette démesure, je peux commencer à reconnaître des noms, distinguer des règnes et préparer des relevés.
Cette première course de quatre jours reste une reconnaissance. Je dois poursuivre vers la Nubie, puis revenir m’installer ici plusieurs mois. Il serait déraisonnable de prétendre en finir avec Thèbes maintenant.
Le soir, dans ma lettre, je rassemble ce que je peux. J’ai des nouvelles des monuments, beaucoup moins des miens : les courriers d’Europe ne sont toujours pas arrivés. Karnak est tout proche ; ma famille, pour laquelle j’attends quelques lignes, paraît infiniment plus loin.