1865–1917 | Travaux de Karnak et découverte de la Cachette
Je suis Georges Legrain, né à Paris en 1865. Formé au dessin et à l'égyptologie, j'ai gagné l'Égypte au début des années 1890. Mes années à Karnak furent celles d'un chantier permanent, pas d'une visite rapide au milieu des colonnes. Il fallait relever les pierres, dégager des espaces et empêcher certaines parties du temple de se dégrader davantage. Mes dessins et mes photographies ont gardé l'image d'un site qui changeait sans cesse. Le nom du responsable est facile à retenir ; l'histoire réelle comprend les ouvriers, les artisans et les spécialistes égyptiens qui connaissaient les matériaux et rendaient les travaux possibles.
En 1895, j'ai pris la direction des travaux de Karnak. Le grand ensemble religieux n'était pas un monument construit d'un seul geste : ses cours, pylônes et sanctuaires avaient été ajoutés pendant des siècles. Déblayer une zone revenait à traverser plusieurs histoires. Je devais décider ce qu'il fallait préserver, documenter et parfois consolider. Les choix d'un archéologue peuvent rendre des inscriptions visibles, mais aussi déplacer des indices qu'on aurait voulu laisser en place. C'est pourquoi plans, photographies et carnets comptaient autant que la découverte d'un objet. Les archives de mes campagnes servent encore à retrouver l'emplacement ancien de blocs aujourd'hui déplacés.
La salle hypostyle a connu un grave effondrement de colonnes en 1899. La réparation exigeait une connaissance du poids des pierres, des appuis et des anciennes techniques de construction. Avec les équipes de chantier, j'ai suivi la consolidation et le redressement de parties menacées. Restaurer un monument n'est pas simplement remettre des blocs en hauteur : chaque intervention doit être lisible et contrôlée. Les moyens de mon époque étaient différents de ceux des conservateurs actuels, et mes solutions doivent être étudiées comme des décisions historiques. Elles ont néanmoins permis de maintenir accessibles des parties majeures de Karnak.
En 1903, les fouilles près du VIIe pylône ont révélé un dépôt extraordinaire. Cette Cachette de Karnak contenait des centaines de statues en pierre et une masse considérable de petits bronzes et d'autres objets. Les eaux d'infiltration compliquaient le travail. Chaque statue devait être dégagée, numérotée et décrite avant que son histoire se perde dans une foule de pièces semblables. Le mot « cachette » peut faire penser à un trésor jeté au hasard. Il s'agit pourtant d'un ensemble constitué dans l'Antiquité, dont l'organisation et les étapes de dépôt restent des questions de recherche. Les inscriptions sur les statues renseignent aussi les prêtres et les cultes de Thèbes.
Les ouvriers égyptiens ont affronté l'eau, la boue et le poids des pierres au cœur de cette découverte. Les rapports imprimés portent souvent ma signature et citent les objets les plus spectaculaires. Le chantier, lui, reposait sur des savoir-faire collectifs : reconnaître une surface inscrite, soulever sans casser, noter une position, transporter jusqu'au lieu de conservation. Les archives ont gardé certaines listes, mais pas toujours le nom de chacun. Parler seulement de ma chance effacerait la durée et la technicité de ces gestes. Les équipes actuelles peuvent relire les documents pour rendre aux acteurs du terrain leur place dans la découverte.

J'ai publié des catalogues de statues et de nombreux rapports sur Karnak. Les dessins et les photographies donnaient aux chercheurs éloignés un accès aux monuments. Les publications anciennes comportent aussi des limites : numéros difficiles à rapprocher, provenances parfois incomplètes et dispersions d'objets. Il fallait travailler vite dans un dépôt humide et foisonnant. Une description établie alors doit donc être confrontée aux pièces conservées, aux archives et aux nouvelles méthodes de lecture. Le travail d'inventaire moderne de la Cachette relie aujourd'hui des notices séparées et restitue la richesse de l'ensemble, au lieu d'isoler quelques œuvres célèbres.
Les monuments de Karnak n'étaient pas ma possession, ni celle des institutions européennes pour lesquelles je publiais. J'intervenais dans un service des antiquités égyptien alors dirigé principalement par des étrangers. Cette structure donnait à certains chercheurs des moyens et une autorité dont les Égyptiens étaient trop souvent exclus. Une histoire honnête des restaurations doit préciser qui décidait, qui travaillait et où allaient les résultats. Elle doit aussi reconnaître les chantiers égyptiens qui ont continué après mon époque. Le temple visible aujourd'hui doit autant à l'entretien régulier qu'aux grandes découvertes inscrites dans les livres.
Je suis mort en 1917, après plus de vingt ans de travail à Karnak. Le site a changé encore : fouilles, restaurations et études nouvelles ont déplacé certaines interprétations. Mes photographies ne sont pas seulement des illustrations anciennes ; elles documentent l'état d'une pierre avant une intervention ou d'une cour avant son déblaiement. Elles permettent d'évaluer ce que nos campagnes ont révélé, mais aussi ce qu'elles ont transformé. La base de données créée par des chercheurs et institutions français et égyptiens pour la Cachette reprend, statue par statue, ce long dossier. Elle fait du dépôt antique un objet de recherche continu.

Ce « je » est une reconstitution fondée sur les sources citées, sans citation inventée. Les aquarelles évoquent mon portrait, la fouille de la Cachette et les travaux de la salle hypostyle ; elles ne prétendent pas montrer une scène attestée dans chacun de ses détails. J'ai apporté à la connaissance de l'Égypte des relevés, des restaurations et la mise au jour d'un ensemble majeur de statues. Cet apport doit être compris avec les équipes égyptiennes qui l'ont rendu possible et avec les chercheurs qui réexaminent aujourd'hui les archives. À Karnak, découvrir et conserver sont deux étapes d'une responsabilité qui ne s'achève jamais.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni la preuve d'une scène précise.
