
Quatre jours déjà. À Louxor, j’hésite entre le musée et les temples, puis le jour choisit pour moi. La soirée se terminera au souk, avec des achats dont je serai fier un peu trop tôt.
La forêt pétrifiée d’Esna
Ce matin, nous faisons escale à Esna. Pour rejoindre Khnum, il faut descendre : son temple repose à une dizaine de mètres sous la ville moderne, qui l’entoure de toutes parts. En bas, vingt-quatre colonnes déploient des chapiteaux et des décors différents. Le limon a protégé cette salle hypostyle, et j’ai l’impression de pénétrer dans une forêt pétrifiée. Je lève les yeux vers ses frondaisons de pierre. Pourquoi cette escale figure-t-elle si rarement au programme des croisières ?
Aujourd’hui : la restauration menée depuis 2018 a rendu leurs couleurs aux plafonds et aux colonnes. Le détour vaut plus que jamais.
Le musée d’abord
Il faut pourtant repartir pour trouver une bonne place à quai. Quelques heures plus tard, nous sommes amarrés sur la Corniche, face au musée de Louxor. Quatre jours ont déjà passé. Je voudrais les retenir, mais me voici de nouveau devant une porte à franchir. Au musée, les statues sont si bien éclairées qu’elles semblent surgir de la nuit. Je passe des visages hiératiques du Moyen Empire à ceux du Nouvel Empire, puis aux figures étranges de l’époque d’Akhenaton. La visite prépare le regard ; bientôt, il faudra choisir un temple.

Le temple au couchant
Louxor ou Karnak ? Le jour décline, Louxor est plus proche et moins vaste. Ce sera Louxor. J’entre dans ce sanctuaire élevé sous Amenhotep III, puis agrandi par Ramsès II, en pensant à la Belle Fête d’Opet. Les dieux thébains arrivaient alors de Karnak par une voie bordée de sphinx, longue de près de trois kilomètres. Moi, j’arrive de la Corniche avec la lumière du soir.
Au pylône de Ramsès II, l’obélisque solitaire me rappelle Paris. Son jumeau se dresse place de la Concorde depuis 1836 ; la France a officiellement renoncé en 1981 à celui que Méhémet-Ali lui avait également offert. Dans la cour, mon regard monte ensuite vers le minaret d’Abou el-Haggag. La mosquée semble suspendue au-dessus des colonnes. Je dois faire un effort pour remettre ces époques dans l’ordre : elles se présentent ici toutes ensemble.
Taper du pied
Puis je me surprends à taper du pied sur les dalles. En 1989, des archéologues égyptiens ont découvert sous la cour d’Amenhotep III une cache d’une vingtaine de statues. Pourquoi pas une autre ? J’attends presque un son creux. Ridicule, bien sûr, mais les découvertes fortuites me donnent de mauvaises idées : un âne à Bahariya, un jeune porteur d’eau dans le récit de la découverte de Toutânkhamon… Je n’ai ni l’un ni l’autre ; seulement mes chaussures et un peu trop d’espoir.
La salle de la naissance d’Amenhotep III me détourne de mes fouilles imaginaires. Amon, Thot, Thouéris, Bès et Hathor accompagnent la venue au monde du pharaon. Au centre, Khnum façonne l’enfant et son double, le ka, sur son tour de potier. Après les colonnes d’Esna, je retrouve le dieu au travail. L’argile n’est jamais bien loin dans cette histoire.
Quand je relève la tête, la nuit est tombée. Les éclairages ont déplacé les ombres et révélé des détails que j’avais laissés passer. Je reprends le chemin dans l’autre sens, comme pour une seconde visite.
Les champions du marchandage
Au retour, le souk me retient. J’en rapporte des sachets d’épices et des coupelles en verre soufflé, fier de les avoir négociés après bien des palabres. Ma satisfaction ne survit pas aux retrouvailles avec mes compagnons. « Combien ? Tu es fou ! Moi, je les ai eues pour beaucoup moins ! » Les prix deviennent aussitôt une affaire personnelle. L’un souffre d’avoir payé davantage ; un autre ajoute charitablement : « Et en plus, c’est du toc. » Les champions ont tout obtenu pour moins cher que gratuit, les prévoyants ont déjà leurs cadeaux de Noël, les résignés savaient qu’ils se feraient rouler. Quant aux indifférents, ils agacent tout le monde en rappelant que l’écart se compte en centimes. Des équipes se forment : « Demain, il va voir ce qu’il va voir, ce marchand. » J’étais venu raconter mon temple au couchant. Ce soir, mes coupelles occupent toute la conversation.
Aujourd’hui : l’allée des sphinx qui relie Louxor à Karnak a été entièrement dégagée et inaugurée en 2021. On peut la parcourir à pied.

Pour prolonger : Esna, temple de Khnum · Louxor, le temple dans la ville · Temple de Louxor · Pylône et cour de Ramsès II · Amenhotep III · Akhenaton · Khnum · Thouéris · Bès