1773–1829 | Premiers pas vers le déchiffrement
Je suis Thomas Young, né en Angleterre en 1773. Ma curiosité s’est portée sur la médecine, la physique, l’optique et les langues. J’ai travaillé sur la lumière autant que sur les signes écrits, avec l’idée qu’une comparaison patiente peut révéler une structure cachée. L’Égypte ancienne est entrée dans mes recherches grâce aux copies d’inscriptions et à la pierre de Rosette. Je n’ai pas parcouru les temples du Nil comme un voyageur dessinateur. Mon terrain principal était le texte reproduit sur papier. Les inscriptions elles-mêmes avaient été créées par des Égyptiens ; les savants européens cherchaient à retrouver une capacité de lecture perdue dans leurs propres traditions.
La pierre de Rosette porte un décret en trois écritures : hiéroglyphique, démotique et grecque. Découverte par des soldats français en 1799, elle passa ensuite sous contrôle britannique et fut exposée à Londres. Son histoire matérielle appartient ainsi aux guerres de l’époque, non à une circulation scientifique paisible. J’étudiais des fac-similés et confrontais les sections connues en grec aux signes égyptiens. Une correspondance ne se lit pas directement sur la surface : il faut établir quels passages expriment les mêmes noms et les mêmes idées. Les copies, les travaux antérieurs et les échanges entre chercheurs faisaient partie des instruments de mon enquête.
Le démotique m’a particulièrement retenu. Cette écriture cursive servait à noter l’égyptien dans de nombreux documents de la vie administrative et religieuse. Je compris qu’elle comportait des signes ayant une valeur sonore, même si je ne résolus pas toutes ses difficultés. Mes essais s’inscrivaient après ceux d’autres chercheurs, notamment Johan David Åkerblad, qui avaient proposé des valeurs pour plusieurs signes. L’avancée n’appartenait donc pas à un esprit unique surgissant devant une pierre muette. Elle résultait d’une suite de comparaisons, de corrections et d’hypothèses publiées. Mes contributions au démotique furent parmi les plus solides de mon travail sur l’Égypte.
J’ai observé les cartouches qui encadrent certains noms royaux. En rapprochant les inscriptions du nom grec de Ptolémée, j’ai établi que plusieurs hiéroglyphes pouvaient noter des sons. Cette conclusion brisait l’idée selon laquelle tous les signes seraient seulement des symboles d’idées. Pourtant, je n’ai pas poussé assez loin la portée de cette découverte. Je pensais souvent que l’usage phonétique se limitait surtout aux noms étrangers. Les textes égyptiens exigeaient une théorie plus large, capable de lire des mots de leur propre langue. Mon progrès fut réel et ma limite, décisive. La précision historique demande de dire les deux dans la même phrase.
Dans un article consacré à l’Égypte publié au début du XIXe siècle, puis dans d’autres écrits, j’ai présenté mes tableaux de signes et mes résultats. Les lecteurs pouvaient ainsi vérifier certaines comparaisons et les prolonger. La publication transformait une intuition en proposition exposée à la critique. Elle créait aussi une rivalité de priorité, surtout lorsque les travaux de Jean-François Champollion avancèrent. Les discussions franco-britanniques furent parfois plus ardentes que les signes eux-mêmes. Une compétition nationale peut stimuler les chercheurs, mais elle obscurcit facilement les emprunts, les dettes et les différences entre une lecture partielle et un déchiffrement général.

Champollion a reconnu que les hiéroglyphes phonétiques ne servaient pas seulement aux noms gréco-romains. Son travail sur le copte lui a permis de relier les sons à la langue égyptienne et d’ouvrir la lecture d’un corpus beaucoup plus large. Je ne peux m’attribuer ce résultat. Je peux dire que mes analyses de la pierre et du démotique avaient fourni des éléments sur lesquels le débat s’est construit. Les savants ont depuis confronté nos publications, lettres et manuscrits pour mesurer les contributions de chacun. Le jugement historique le plus utile ne distribue pas une médaille unique : il explique quel problème chaque méthode a effectivement résolu.
Je poursuivais en parallèle mes travaux de médecin et de physicien. Cette dispersion a parfois limité le temps que je pouvais consacrer aux inscriptions. Elle m’a aussi donné l’habitude de chercher des correspondances systématiques plutôt que des allégories séduisantes. Une valeur phonétique devait être éprouvée sur plusieurs occurrences ; une ressemblance visuelle isolée ne suffisait pas. Même avec cette discipline, j’ai conservé des hypothèses fausses. L’écriture égyptienne combine des signes de différentes fonctions et demande une connaissance de la langue autant que des formes. Mon histoire rappelle que les méthodes scientifiques progressent en abandonnant leurs simplifications initiales.
Je suis mort en 1829. Les générations suivantes ont pu lire de plus en plus de textes pharaoniques et replacer la pierre de Rosette dans l’histoire des décrets ptolémaïques. Elles ont aussi interrogé les conditions dans lesquelles l’objet est arrivé au British Museum. Il faut distinguer la valeur des comparaisons que j’ai publiées et l’histoire politique de la pierre que j’utilisais. Les deux appartiennent au même récit. Les Égyptiens anciens avaient produit le texte ; des Européens des années 1800 en disputaient la possession et le déchiffrement ; les chercheurs actuels travaillent dans un cadre de responsabilité plus large.

Le « je » de cette fiche est une reconstitution fondée sur les documents et études cités. Il ne rapporte pas de scène privée inventée. Mon apport à la connaissance de l’Égypte fut d’analyser le démotique, d’identifier des valeurs phonétiques dans le nom de Ptolémée et de publier des comparaisons contrôlables. Je n’ai pas déchiffré à moi seul l’ensemble des hiéroglyphes. Les travaux antérieurs, ceux de Champollion et les textes égyptiens eux-mêmes sont indispensables pour comprendre comment une écriture redevint lisible. La pierre de Rosette ne parlait pas spontanément ; ce sont des lecteurs, avec leurs réussites et leurs limites, qui ont reconstruit peu à peu ses voix.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines ; les signes qu'elles montrent ne sont pas des transcriptions scientifiques exactes et la troisième scène n'atteste pas une conférence précise.
