1797–1875 | Décrire les scènes de la vie égyptienne
Je suis John Gardner Wilkinson, né en Angleterre en 1797. Mes études et mes premiers voyages m’ont conduit vers l’architecture et les antiquités. En 1821, je suis arrivé en Égypte, où j’ai séjourné pendant plus d’une décennie. Les travaux sur les hiéroglyphes progressaient alors rapidement, mais beaucoup de tombes et de temples restaient mal documentés pour les lecteurs européens. Je voulais voir les lieux, copier les scènes et comparer les inscriptions. Le pays n’était nullement un territoire de monuments inconnus : les Égyptiens y vivaient et en connaissaient les chemins. Mon activité dépendait de cette connaissance locale autant que de mes carnets et de ma formation.
J’ai passé de longues périodes autour de Thèbes. Les tombes peintes offraient des représentations de travaux agricoles, de métiers, de fêtes et de gestes quotidiens. Je les copiais, notais leur emplacement et cherchais à distinguer les scènes de leurs interprétations. Les guides et les travailleurs égyptiens aidaient à ouvrir les accès, à éclairer les chambres et à transporter le matériel. Leurs noms n’ont pas toujours été consignés. Les qualifier de simples assistants serait déjà réducteur quand leur expérience rendait le travail possible. Mes longues observations furent donc individuelles dans leur écriture, mais collectives dans leurs conditions matérielles.
Je me suis également intéressé aux noms des rois et à la chronologie. Les premières lectures de l’écriture égyptienne devaient être confrontées aux cartouches réellement visibles sur les monuments. Une identification pouvait changer lorsque de nouvelles copies apparaissaient. J’ai dessiné des plans de Thèbes et relevé des informations dans plusieurs régions de la vallée et de Nubie. Ces plans facilitaient la comparaison des sites, tout en réduisant un paysage habité à des lignes et à des noms choisis. Les chercheurs modernes doivent consulter mes carnets pour comprendre ce que j’ai vu, ce que j’ai mesuré et ce que j’ai seulement déduit.
Mes enquêtes ne se limitaient pas aux grands souverains. Les scènes de tombes pouvaient donner accès à des outils, des vêtements, des plantes ou des procédés de fabrication. Ce sont des sources remarquables, mais non des fenêtres parfaitement transparentes sur toute la société. Une image funéraire répond à des conventions et à des espoirs religieux. Les personnes représentées ne constituent pas un échantillon de tous les Égyptiens. J’ai tenté d’en tirer une histoire des usages et de la vie quotidienne ; l’égyptologie actuelle lit ces œuvres dans leur contexte social et rituel, et peut corriger mes généralisations. La richesse d’un dessin dépend aussi de la qualité de sa provenance.
Après mon retour en Angleterre en 1833, j’ai publié plusieurs travaux. Manners and Customs of the Ancient Egyptians, paru à partir de 1837, fut le plus influent. J’y ai rassemblé des centaines d’observations et d’illustrations sur les pratiques anciennes. Les graveurs, les imprimeurs et les éditeurs ont transformé mes copies en planches lisibles pour un vaste public. Cette diffusion a donné une place nouvelle à la vie ordinaire dans les livres sur l’Égypte, jusque-là souvent dominés par les pyramides et les pharaons. Mais une planche isolée de sa tombe peut donner l’illusion d’un fait universel : il faut toujours revenir au lieu d’origine.

J’ai également réuni des objets et des papyrus, dont certains furent donnés à des institutions britanniques. Comme pour d’autres collections du XIXe siècle, ces transferts posent des questions sur les conditions d’acquisition et la perte de contexte. Une chaussure, un outil ou un morceau de pain ancien peut aider à comprendre une pratique ; sorti de sa tombe sans relevé suffisant, il perd aussi une part de son histoire. Les méthodes de mon temps n’étaient pas celles de l’archéologie stratigraphique actuelle. Je ne peux demander aux lecteurs de célébrer mes trouvailles en oubliant les dégâts ou les informations disparues lors des dégagements.
Mes séjours égyptiens ont repris à plusieurs reprises après 1833. J’ai continué d’étudier les monuments et de corriger mes notices. Mon nom fut reconnu dans les sociétés savantes britanniques, et j’ai reçu une distinction honorifique. Pourtant, la célébrité d’un auteur ne garantit pas la précision de chaque dessin. Les archives conservées à Oxford révèlent parfois la différence entre une note de terrain et une version imprimée. Elles permettent aussi d’observer mes hésitations. Cette matière est précieuse parce qu’elle montre la fabrication d’un savoir, avec ses réussites, ses emprunts et ses erreurs, au lieu de présenter un livre achevé comme une vérité sans histoire.
Je suis mort en 1875. Mon travail a marqué durablement la façon dont le public imaginait la vie dans l’Égypte ancienne. Il a fourni des dessins de monuments parfois modifiés depuis lors, et une tentative ample de relier les images à des pratiques. Les chercheurs ont révisé mes chronologies et mes descriptions à la lumière de fouilles, de textes mieux lus et de méthodes plus précises. Cette révision est normale. Les artisans, paysans et scribes égyptiens que je tentais de décrire ne peuvent être enfermés dans les catégories d’un gentleman britannique du XIXe siècle ; leurs propres textes et objets doivent garder la première place.

Le « je » de cette fiche est une reconstitution fondée sur les sources citées, sans scène privée inventée. Mon apport principal fut de documenter des tombes, d’élaborer des plans et de rendre visibles de nombreux aspects de la vie égyptienne à travers mes publications. Les guides et travailleurs égyptiens ont participé aux conditions de ce travail, même lorsque mes livres ne les nommaient pas. Les objets que j’ai déplacés demandent une histoire de provenance. Mes dessins, enfin, valent mieux lorsqu’ils sont replacés dans leurs tombes et comparés aux sources anciennes, que lorsqu’ils servent d’images générales d’une civilisation figée.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
