1780–1827 | Diplomatie, collections et provenance
Je suis Henry Salt, né en Angleterre en 1780. J’ai d’abord appris à dessiner et à regarder les paysages comme un artiste. Mes voyages m’ont conduit hors d’Europe avant que je sois nommé consul britannique en Égypte. Arrivé au Caire dans les années 1810, j’ai exercé une fonction diplomatique qui me donnait des moyens, des relations et une influence très supérieurs à ceux d’un simple visiteur. J’ai utilisé cette position pour rassembler des antiquités égyptiennes destinées aux collections européennes. Mon parcours fait donc partie de l’histoire de l’égyptologie, mais aussi de celle des déplacements d’objets, des rivalités entre puissances et des questions de provenance.
Le pays où je travaillais possédait des monuments et des objets connus de ses habitants. Il était gouverné par Méhémet Ali dans un contexte de transformations politiques et économiques. Les consuls européens cherchaient à obtenir des autorisations, des appuis et des avantages pour leurs expéditions. Ma concurrence avec d’autres collecteurs, notamment Bernardino Drovetti, a stimulé une course aux pièces les plus remarquables. Cette compétition ne se confond pas avec une recherche archéologique attentive au contexte de chaque trouvaille. Elle encourageait l’extraction, l’achat et l’expédition rapides. La valeur d’un objet pour un musée européen l’emportait souvent sur l’étude du lieu d’où il provenait.
J’ai employé Giovanni Battista Belzoni pour mener plusieurs opérations en Haute-Égypte. Son nom est resté célèbre, mais les travaux dépendaient aussi de nombreux ouvriers, bateliers et guides égyptiens. Ils déplaçaient les pierres, préparaient les cordages, conduisaient les embarcations et connaissaient les chemins. Les archives ne donnent pas toujours leurs noms. Il serait faux de décrire les résultats comme le geste de deux Européens seulement. Les décisions que je prenais depuis le consulat se traduisaient sur place par un travail collectif et parfois risqué. La distance entre le bureau du commanditaire et l’effort des ouvriers est une part essentielle de cette histoire.
L’enlèvement du buste colossal de Ramsès II, appelé plus tard « Jeune Memnon » à Londres, illustre ce système. Belzoni dirigea l’opération en 1816, avec une main-d’œuvre égyptienne et des moyens matériels considérables. L’objet fut conduit vers le Nil puis expédié en Grande-Bretagne. Il est devenu l’une des sculptures les plus connues du British Museum. Sa présence dans une salle européenne a rendu l’art pharaonique visible à beaucoup de visiteurs. Elle a aussi séparé la pièce du monument et du territoire auxquels elle appartenait. L’exploit technique raconté par les journaux de voyage ne répond pas, à lui seul, aux questions sur la légitimité de ce déplacement.
D’autres antiquités entrèrent dans mes collections : sculptures, objets et éléments de tombes. L’albâtre du sarcophage de Séthi Ier, mis au jour par Belzoni, passa par ce marché et fut acquis par John Soane. Chaque trajet demande une enquête particulière. Les documents d’achat, les lettres et les catalogues permettent parfois de reconstruire une chaîne de possession ; ils ne disent pas toujours comment les ouvriers ont travaillé ni ce qu’une communauté locale pensait de l’enlèvement. Les méthodes de collecte de mon temps privilégiaient l’objet spectaculaire. Elles perdaient souvent les associations archéologiques qui auraient aidé les chercheurs futurs à le comprendre dans son contexte initial.

En 1823, le British Museum acquit une importante partie de ma première collection après de longues négociations. D’autres ensembles furent répartis entre institutions et acheteurs. Ces acquisitions ont transformé les salles égyptiennes des musées européens et offert des matériaux aux premiers spécialistes des textes et de l’art pharaonique. Mais l’accroissement d’une collection n’est pas en soi une preuve de progrès sans coût. Il faut examiner les conditions politiques et sociales dans lesquelles les pièces sortirent d’Égypte. Les musées actuels disposent de registres, de correspondances et d’objets qui rendent cette étude possible ; ils ont aussi la responsabilité de présenter les trajectoires de façon intelligible.
Je n’étais pas seulement un collecteur. Mes dessins et observations de voyage témoignaient d’une curiosité pour les lieux et les formes. Pourtant, mon rôle le plus lourd de conséquences en Égypte fut l’organisation de réseaux de collecte liés à mon pouvoir consulaire. Les recherches contemporaines peuvent tirer des informations de ces réseaux, mais elles doivent aussi voir les lacunes qu’ils ont laissées. Lorsque le lieu exact d’une trouvaille est mal noté, une partie de son histoire disparaît. Lorsque le travail égyptien est anonymisé, une autre partie manque. Reconstituer ces absences exige de lire les documents administratifs aussi attentivement que les objets exposés.
Je suis mort en Égypte en 1827. Les collections associées à mon nom ont continué à circuler après moi. Elles sont devenues centrales pour certains musées et, aujourd’hui, pour des débats sur la provenance et la restitution. Une réponse sérieuse doit partir des faits propres à chaque pièce : date, conditions de sortie, autorisations, acteurs, archives et demandes actuelles. Il serait trop facile d’effacer l’histoire en célébrant simplement un collectionneur audacieux ; il serait également insuffisant de remplacer l’enquête par une formule générale. Mon cas montre pourquoi la documentation historique et le dialogue avec l’Égypte sont nécessaires.

Cette voix en « je » est reconstituée à partir des sources citées, sans citation privée inventée. J’ai contribué à faire entrer des œuvres égyptiennes dans les collections et les études européennes. J’ai aussi participé à leur extraction, souvent au prix de la perte de leur contexte et de l’effacement des travailleurs locaux. Belzoni, les ouvriers et les bateliers ne sont pas des notes de bas de page dans ce récit. Les monuments et les objets appartiennent à une histoire égyptienne beaucoup plus longue que ma carrière. Les regarder aujourd’hui demande de comprendre à la fois ce que mes réseaux ont rendu visible et ce qu’ils ont déplacé.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
