1747–1825 | Dessiner l'Égypte pendant la campagne de Bonaparte
Je suis Dominique Vivant Denon, né en 1747. Avant de partir pour l’Égypte, j’avais déjà vécu plusieurs carrières : diplomatie, dessin, gravure et fréquentation des milieux artistiques. Je savais observer une œuvre et la rendre visible par l’image. En 1798, je me joignis à l’expédition conduite par Bonaparte. Elle emmenait des savants et des artistes, mais elle était d’abord une invasion militaire. Je ne peux raconter mes croquis comme si les soldats, les combats et les contraintes imposées aux Égyptiens n’avaient été qu’un décor. Mon enquête sur les monuments s’est déroulée dans cette situation de domination et de violence.
Le départ pour l’Égypte me plaça au sein d’un groupe très divers, avec des hommes de science, des ingénieurs, des dessinateurs et des militaires. À l’arrivée, les villes, les langues et les routes étaient celles d’un pays habité, nullement d’un espace vide attendant nos regards. Les Égyptiens conduisaient des bateaux, indiquaient des chemins, fournissaient des renseignements et affrontaient les effets de la campagne. Beaucoup de leurs noms ne figurent pas dans les récits français. J’ai bénéficié de leur travail même lorsque mes publications le laissaient à l’arrière-plan. Reconnaître cette dépendance change la manière de lire une scène de voyage.
Je partis vers la Haute-Égypte avec les troupes du général Desaix. Le temps était souvent compté et je dessinais rapidement ce que je pouvais voir. Les temples, les colonnes, les reliefs et les paysages se succédaient, parfois dans des circonstances instables. Je tentais de saisir une silhouette architecturale, un détail sculpté ou la relation d’un bâtiment avec le Nil. Ces feuilles n’étaient pas des relevés exhaustifs. La vitesse du parcours, les conditions d’accès et mon choix de cadrage limitaient leur précision. Elles gardaient pourtant la trace d’un regard direct sur des monuments alors mal connus de nombreux lecteurs européens.
À Thèbes et dans d’autres sites, l’ampleur des ruines me frappait. Je cherchais à transmettre cette impression dans mes dessins sans toujours pouvoir mesurer chaque édifice. Le sens des hiéroglyphes m’échappait encore : leur déchiffrement viendrait plus tard. Je pouvais représenter des signes et des scènes, mais non les lire comme une inscription comprise. Les habitants, eux, connaissaient les lieux où les pierres s’élevaient et les chemins pour les atteindre. L’Antiquité pharaonique, le présent égyptien et l’occupation française se croisaient dans un même paysage. Les séparer complètement serait une illusion rétrospective.
De retour en France, j’ai préparé le Voyage dans la Basse et la Haute Égypte, paru en 1802. Il associait mon récit à de nombreuses planches tirées de mes dessins. Les graveurs, les imprimeurs et les artisans du livre furent essentiels à cette transformation. Le public découvrit des vues qui rendirent les monuments plus présents dans l’imagination européenne. L’ouvrage eut un succès considérable et participa à un engouement pour l’Égypte. Ce succès mérite d’être examiné avec recul : une image séduisante peut informer, mais aussi favoriser l’appropriation symbolique d’un patrimoine dans le sillage d’une campagne de conquête.

Mon livre ne fut pas l’unique résultat savant de l’expédition. La monumentale Description de l’Égypte mobilisa de nombreuses personnes et commença à paraître quelques années plus tard. Il faut éviter de m’attribuer seul cette entreprise collective, dont les méthodes et les effets sont aujourd’hui discutés. Mes dessins ont nourri l’attention aux monuments ; d’autres savants ont relevé, mesuré et classé des données. En même temps, l’invasion a déplacé des objets, ouvert des réseaux de collecte et placé la connaissance sous le pouvoir colonial et impérial. Le progrès d’une documentation ne justifie pas automatiquement les conditions politiques de sa production.
En 1802, je suis devenu directeur des musées français, fonction que j’ai exercée pendant l’Empire. Mon action au Louvre a organisé des collections et contribué à faire du musée un lieu central pour les arts. Elle s’inscrit aussi dans une histoire des prises d’œuvres lors des campagnes napoléoniennes. On ne peut célébrer la croissance d’un musée sans s’interroger sur la provenance des pièces et sur les peuples auxquels elles appartenaient. Mon expérience égyptienne avait renforcé ma conviction que les objets et les images racontaient une histoire universelle ; elle ne me dispensait pas d’examiner les rapports de force qui décidaient de leur déplacement.
Après la chute de l’Empire, j’ai quitté la direction des musées et poursuivi mes activités de collectionneur et d’historien de l’art. Je suis mort en 1825. Mes feuilles d’Égypte continuent d’être consultées parce qu’elles montrent certains monuments à la fin du XVIIIe siècle et parce qu’elles révèlent la façon dont un artiste français les regardait. Elles ne remplacent ni les inscriptions, ni les archives égyptiennes, ni les observations conduites plus tard avec d’autres méthodes. Leurs erreurs et leurs sélections font partie du document. Les lire avec attention permet de comprendre autant l’histoire des ruines que celle de leur représentation.

Cette voix en « je » est une reconstitution fondée sur les sources citées ; elle n’ajoute ni rencontre privée ni citation inventée. J’ai apporté à la connaissance européenne de l’Égypte une documentation visuelle abondante, diffusée par le Voyage de 1802. J’ai aussi participé à une expédition militaire dont les conséquences doivent rester visibles. Les Égyptiens qui guidaient, naviguaient et vivaient auprès des sites ne furent pas des figurants de mes images. Mes collègues et les artisans des planches partagèrent la fabrication du savoir publié. Mon parcours éclaire ainsi la puissance des images et la nécessité de demander, toujours, comment elles furent faites.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
