1777–1862 | Cartes et édition de la Description de l'Égypte
Je suis Edme-François Jomard, né en 1777. J’ai été formé comme ingénieur géographe dans la France révolutionnaire. La mesure, le dessin et l’organisation des données ont façonné ma manière d’approcher un territoire. Encore jeune, j’ai participé à l’expédition de Bonaparte en Égypte. Elle emmenait des savants et des artistes, mais elle était aussi une campagne militaire menée contre un pays habité. Je ne peux présenter mes cartes comme des objets nés hors de ce contexte. Elles servirent la connaissance tout en étant produites dans une situation de guerre et de domination. Cette double réalité accompagne mon parcours.
En Égypte, j’ai travaillé avec la Commission des sciences et des arts et fréquenté l’Institut d’Égypte. Les observations de terrain reposaient sur des chaînes humaines : collègues, interprètes, habitants qui indiquaient les chemins, aides chargés des instruments et dessinateurs. Les publications officielles nommaient surtout les savants français ; elles ne permettent pas toujours d’identifier les Égyptiens qui contribuaient aux relevés. Je dois pourtant reconnaître leur connaissance des lieux et leur travail. Une carte n’est jamais le produit d’un œil seul. Elle résulte de choix de parcours, de points de mesure, de traductions et de décisions sur ce que l’on fera figurer.
J’ai relevé notamment des informations sur l’oasis du Fayoum, la Haute-Égypte et la topographie du Caire. Un plan donne une forme lisible à un espace complexe, mais il simplifie nécessairement. Les tracés des rues, les niveaux du terrain et les noms des quartiers demandaient des vérifications. La ville du Caire avait une histoire longue, écrite dans ses bâtiments et les usages de ses habitants. L’ancienneté pharaonique n’était qu’une partie de ce que l’expédition observait. L’Égypte contemporaine avait ses institutions, ses métiers et ses savoirs. Réduire le pays à un champ de ruines aurait rendu nos cartes moins vraies et nos descriptions moins honnêtes.
Les ingénieurs ne travaillaient pas séparément des naturalistes, des architectes et des historiens. La masse de notes recueillies durant la campagne devait être classée avant de devenir accessible. Le retour en France ouvrit donc un second chantier : réunir les mémoires, comparer les planches, corriger les titres et trouver une forme d’édition capable d’accueillir des objets très différents. Cette tâche peut sembler moins spectaculaire qu’un voyage sur le Nil. Elle a pourtant décidé ce que les lecteurs verraient pendant des décennies. Une planche publiée, un plan correctement reproduit et une note conservée ne transmettent pas le même savoir qu’un carton d’archives oublié.
Je suis devenu l’un des responsables de la publication de la Description de l’Égypte. Les volumes commencèrent à paraître en 1809. Ils réunissaient des sections sur les antiquités, l’état moderne et l’histoire naturelle, avec de vastes séries de planches. Je n’en fus pas l’auteur unique. Nicolas Conté et Michel-Ange Lancret avaient assumé avant moi des responsabilités éditoriales ; de nombreux savants, graveurs, dessinateurs et imprimeurs participèrent à l’ensemble. Mon rôle fut de soutenir et coordonner une entreprise collective pendant de longues années. Même une œuvre aussi imposante restait marquée par les priorités politiques, les limites du terrain et les silences sur les collaborateurs égyptiens.

Les planches des monuments pharaoniques ont frappé les lecteurs par leur précision et leur ampleur. Elles fixaient l’apparence de certains sites à un moment donné, avant des transformations ultérieures. Elles ne livraient cependant pas à elles seules le sens des hiéroglyphes, encore non déchiffrés lors de l’expédition. Il fallait distinguer une copie de signe, une hypothèse sur son contenu et une traduction véritable. De même, une représentation architecturale pouvait améliorer la connaissance tout en résultant d’un dessin rectifié ou d’un choix de perspective. Les chercheurs d’aujourd’hui comparent ces planches aux monuments, aux archives préparatoires et aux observations égyptiennes pour comprendre ce qu’elles montrent et ce qu’elles écartent.
Après ce travail, j’ai poursuivi la géographie sous d’autres formes. J’ai participé à la fondation de la Société de géographie en 1821 et, en 1828, je suis devenu le premier responsable du département des cartes et collections géographiques de la Bibliothèque royale. J’y ai rassemblé et organisé des documents qui permettaient aux voyageurs et aux chercheurs de travailler. La conservation des dessins préparatoires de la Description a contribué à leur étude critique. Les archives gardent les étapes d’un livre : essais, corrections, décisions de gravure. Elles permettent de ne pas confondre l’image finale avec une observation immédiate et incontestable du terrain.
Mon intérêt pour l’Égypte a également croisé les relations intellectuelles entre la France et le pays après l’expédition. Ces échanges n’étaient pas égaux : la puissance politique, les institutions et la circulation des objets favorisaient souvent les Européens. Les savants et étudiants égyptiens du XIXe siècle n’étaient pas de simples destinataires passifs. Ils construisaient leurs propres parcours et leurs propres projets. L’histoire du savoir égyptien ne peut se réduire à ce qu’une commission française a imprimé. Ma contribution doit être replacée parmi ces initiatives, sans lui attribuer l’ensemble d’une transformation qui relevait de nombreuses personnes et de contextes différents.

Je suis mort en 1862. Le « je » de cette fiche est une reconstitution à partir des sources citées, sans dialogue privé inventé. Je laisse surtout deux héritages liés à l’Égypte : des relevés géographiques réalisés pendant l’expédition et un long travail d’édition qui a rendu accessibles les résultats d’une enquête collective. L’ouvrage a enrichi l’étude des monuments et de la société égyptienne, mais son origine militaire et ses choix de représentation exigent une lecture critique. Les cartes, les dessins conservés et les noms des collaborateurs connus invitent à regarder derrière chaque page imprimée, vers les lieux, les personnes et les rapports de pouvoir qui l’ont rendue possible.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
