1790–1832 | Lire de nouveau les hiéroglyphes
Je suis Jean-François Champollion, né à Figeac en 1790. Très jeune, j’ai étudié les langues anciennes avec une passion particulière pour l’égyptien. Le copte, dernière étape connue de cette langue, m’offrait une voie vers les mots que les inscriptions pharaoniques avaient conservés. Je n’ai pas commencé par une illumination soudaine devant une pierre. J’ai appris, comparé, copié et corrigé pendant des années. Mon frère Jacques-Joseph m’a soutenu dans ce parcours. Les manuscrits coptes transmis par les communautés chrétiennes d’Égypte et les copies d’inscriptions produites par d’autres chercheurs étaient indispensables à mes propres analyses.
La pierre de Rosette m’intéressait parce qu’elle portait un même décret en grec, en démotique et en hiéroglyphes. Je travaillais surtout sur des copies : le bloc lui-même se trouvait à Londres après la campagne d’Égypte. Je ne disposais pas seulement de ce document. Des obélisques, des inscriptions de temples et d’autres reproductions permettaient de vérifier les hypothèses. Les chercheurs qui m’avaient précédé avaient déjà reconnu certaines correspondances. Thomas Young avait identifié des valeurs sonores dans le nom de Ptolémée et progressé sur le démotique. Une histoire honnête du déchiffrement doit préserver ces acquis, même si ma méthode allait plus loin.
J’ai comparé les cartouches royaux et les signes qui revenaient dans plusieurs noms. La question cruciale était de savoir si les hiéroglyphes pouvaient noter les sons de la langue égyptienne elle-même, et pas seulement ceux de souverains étrangers. Mon étude du copte m’a aidé à faire ce passage. Les écritures égyptiennes utilisaient des signes phonétiques, mais aussi d’autres signes qui précisaient ou déterminaient le sens. Il fallait donc éviter le piège d’un alphabet simple, lettre pour lettre. Mes premières lectures demeuraient partielles ; elles devenaient solides lorsque plusieurs textes et plusieurs noms confirmaient une même valeur.
En septembre 1822, j’ai communiqué à Bon-Joseph Dacier ma lettre sur l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques. Elle exposait un résultat décisif, sans contenir encore toute la grammaire de l’égyptien ancien. J’ai poursuivi mes travaux dans le Précis du système hiéroglyphique et dans des recherches ultérieures. Le débat scientifique et les rivalités nationales ont accompagné leur réception. Il serait tentant de raconter un duel simple entre Young et moi. La réalité est plus féconde : des contributions différentes, des erreurs corrigées, des preuves nouvelles et l’effort de relier les signes à une langue vivante dans ses formes tardives. Le déchiffrement fut une construction, pas un éclair isolé.
La lecture des inscriptions a changé la connaissance de l’Égypte ancienne. Des noms de souverains, des titres, des prières et des récits pouvaient désormais être interrogés dans leurs propres écritures. Il fallait cependant apprendre à dater les textes et à comprendre leurs genres : une formule funéraire ne se lit pas comme un décret. Mes lectures ont ouvert un domaine, mais elles n’ont pas rendu chaque monument transparent. Les égyptologues après moi ont corrigé des valeurs, établi des grammaires et élargi le corpus. Les textes appartenaient aux Égyptiens qui les avaient composés ; mon apport fut de fournir une méthode moderne pour les lire de nouveau.

J’ai aussi participé à la formation des collections du Louvre. Nommé conservateur des antiquités égyptiennes en 1826, j’ai organisé le nouveau musée égyptien inauguré en 1827. Ses objets provenaient en grande partie de collections acquises auprès de consuls et de marchands européens. Leur présence à Paris soulevait déjà, et soulève toujours, des questions sur la sortie des pièces d’Égypte. Le travail de classement et d’interprétation ne supprime pas les circonstances d’acquisition. Pour comprendre un objet, il faut étudier sa matière, son inscription, son lieu d’origine et son parcours moderne. Une salle de musée ne remplace pas ce contexte par sa seule mise en ordre.
En 1828 et 1829, j’ai enfin parcouru l’Égypte avec une mission franco-toscane menée avec Ippolito Rosellini. Les monuments pouvaient maintenant être confrontés directement à mes hypothèses. Nous avons copié des textes, relevé des scènes et examiné des sites le long du Nil. Les guides, bateliers et aides égyptiens rendaient ce travail possible, même lorsque les récits d’expédition ne les nommaient pas. Le terrain apportait de nouvelles questions autant que des confirmations. Une inscription effacée, une copie incomplète ou une datation incertaine exigeaient la même prudence qu’un passage difficile dans un manuscrit.
De retour en France, j’ai poursuivi l’enseignement et obtenu la première chaire consacrée à l’histoire et à l’archéologie égyptiennes au Collège de France. Ma santé s’est dégradée et je suis mort en 1832. Mes notes, publications et matériaux de voyage ont continué de nourrir les recherches. Il ne faut pas transformer cette fin précoce en légende d’un héros sans prédécesseurs. Les communautés qui avaient conservé le copte, les copistes de textes anciens, les savants qui avaient tenté des lectures avant moi et les collègues de l’expédition participent tous à l’histoire qui a rendu mon travail possible.

Cette voix en « je » est reconstituée à partir des sources citées ; elle ne rapporte pas de conversation inventée. J’ai proposé la clé d’un système d’écriture et montré que les hiéroglyphes pouvaient exprimer la langue des anciens Égyptiens. C’est mon apport essentiel. Il demeure lié à des documents situés, à des savoirs transmis sur des siècles et à des collègues dont les résultats ont compté. Les collections que j’ai aidé à organiser ont ouvert des études tout en portant l’histoire de leurs acquisitions. Lire les signes aujourd’hui signifie aussi écouter les auteurs égyptiens, au-delà du récit européen de leur déchiffrement.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines ; les signes qu'elles montrent ne sont pas des transcriptions scientifiques exactes et elles n'attestent pas des rencontres individuelles précises.
