1846–1916 | Textes des pyramides et service des antiquités
Je suis Gaston Maspero, né à Paris en 1846. J’ai étudié les langues anciennes et les textes égyptiens avant de venir travailler durablement en Égypte. La lecture des hiéroglyphes progressait depuis Champollion, mais des ensembles entiers restaient inconnus des savants. Je voulais que les inscriptions soient copiées, publiées et comparées, plutôt que seulement admirées. Mon parcours m’a aussi mené à la direction du Service des antiquités. Cette charge donnait des moyens d’agir sur les fouilles et les musées, mais elle plaçait encore un Français à la tête d’une institution égyptienne. Cette tension accompagne toutes mes décisions.
À Saqqara, au début des années 1880, les chambres de plusieurs pyramides révélèrent des inscriptions religieuses gravées sur les murs. Les premiers Textes des pyramides connus par la recherche moderne furent ainsi copiés et publiés sous mon impulsion. Ces formules funéraires anciennes demandaient un examen minutieux : un signe abîmé pouvait changer une lecture et un fragment déplacé rompre une séquence. Les ouvriers égyptiens qui dégageaient les accès et les spécialistes qui copiaient les parois participaient au résultat. Mon nom figure sur les livres, mais la rencontre matérielle avec les textes fut un travail collectif dans des espaces difficiles.
Les Textes des pyramides ont transformé l’étude des croyances de l’Ancien Empire. Ils ne livrent pas une religion unique et immobile ; ils réunissent des formules destinées à des rois particuliers, dans des monuments construits à différentes dates. J’ai proposé des lectures et des traductions que les chercheurs ont depuis corrigées. La découverte ne se termine pas au moment où l’on entre dans une chambre : elle continue par la comparaison des versions, la restauration des fragments et le retour aux parois. Les inscriptions appartenaient aux anciens Égyptiens qui les avaient composées. Mon apport fut de les rendre accessibles à une recherche moderne plus large.
Après la mort d’Auguste Mariette, j’ai dirigé le Service des antiquités à partir de 1881, puis de nouveau à la fin du siècle. Les chantiers, les musées et les exportations d’objets relevaient de décisions complexes. Il fallait limiter le commerce clandestin, documenter les découvertes et organiser la conservation. Les institutions de mon temps donnaient pourtant trop souvent la priorité aux étrangers dans les postes d’autorité. Ahmed Kamal Pacha et d’autres Égyptiens développaient leur expertise au sein de ce système, parfois malgré ses obstacles. Les présenter comme de simples aides effacerait une part essentielle de l’égyptologie qui se construisait dans leur propre pays.
La cache des momies royales de Deir el-Bahari fut identifiée en 1881. Je n’en ai pas personnellement retiré les cercueils. L’information et l’accès impliquèrent notamment des membres de la famille Abd el-Rassul ; Émile Brugsch et des collaborateurs égyptiens prirent part aux opérations. Les récits de cette affaire ont souvent privilégié l’enquête du directeur et dramatisé la figure des habitants de Gourna. Ils doivent être relus avec prudence, car les pressions policières et les intérêts de l’administration pesaient sur les témoignages. Les momies furent transportées vers le musée, un déplacement qui permit leur étude mais rompit aussi leur contexte de dépôt ancien.

Les corps et les cercueils soulevèrent une autre question : comment étudier des restes humains sans oublier leur dignité et leur histoire ? Au XIXe siècle, les examens, les démaillotages et les expositions répondaient à des habitudes très différentes des standards actuels. Certains documents que j’ai publiés gardent une valeur scientifique, mais les gestes qui les ont produits ne doivent pas être automatiquement reconduits. Les prêtres antiques avaient rassemblé ces souverains pour les protéger. Les chercheurs modernes ont le devoir de tenir compte de cette intention et de la relation des Égyptiens d’aujourd’hui à leur patrimoine funéraire.
J’ai soutenu la publication de nombreuses études et l’organisation du musée du Caire. Les décennies de ma direction ont vu s’élargir les collections et les archives. Un service des antiquités ne se juge cependant pas seulement au nombre de pièces conservées. Il faut regarder les sites préservés, les notices de provenance, la formation des chercheurs et la place faite aux spécialistes égyptiens. Sur ces points, mon action offre des avancées et des limites. Le pouvoir de distribuer des autorisations de fouille ou des objets pouvait favoriser les institutions étrangères. Les chercheurs actuels examinent ces décisions dans leurs dossiers concrets.
Je suis mort en 1916. Mon nom reste lié aux Textes des pyramides et à l’administration des antiquités pendant une période de changement rapide. Les éditions anciennes des textes demeurent des témoins de l’état des monuments, mais les nouvelles copies et les restitutions de fragments les corrigent. La cache royale, elle, rappelle que l’histoire d’un ensemble d’objets comprend aussi ceux qui en ont indiqué l’emplacement et ceux qui l’ont déplacé. L’archéologie ne gagne rien à effacer ces personnes derrière la signature du directeur. Elle devient plus précise lorsqu’elle reconstitue la chaîne entière des faits.

Ce « je » est une reconstitution fondée sur les sources citées, sans conversation inventée. J’ai apporté à la connaissance de l’Égypte la publication d’un très ancien corpus religieux et une longue activité à la tête du service des antiquités. Je n’ai ni découvert seul les chambres de Saqqara ni trouvé personnellement la cache de Deir el-Bahari. Les travailleurs égyptiens, Ahmed Kamal, la famille Abd el-Rassul et d’autres acteurs occupent une place dans ces histoires. Les textes et les momies étaient les leurs bien avant nos enquêtes. Leur étude doit aujourd’hui associer rigueur, provenance et respect.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur une scène ou des visages précis.
