1831–1892 | Voyageuse, écrivaine et fondatrice de l'Egypt Exploration Fund
Je suis Amelia Ann Blanford Edwards, née à Londres en 1831. Avant que l'Égypte ne transforme ma vie, j'écrivais des romans et des récits de voyage. Je dessinais aussi, attentive aux paysages et aux traces laissées par les hommes. Mon nom est souvent rangé parmi ceux des archéologues, mais je n'ai pas acquis ma place par une grande fouille personnelle. J'ai plutôt raconté des monuments, suscité l'intérêt du public et trouvé des moyens de financer leur étude. Cette distinction compte : la découverte de l'Égypte ancienne est également une histoire de livres, de dons, d'institutions et de décisions prises loin des chantiers.
En 1873, après un séjour contrarié par la pluie en France, j'ai gagné l'Égypte avec ma compagne de voyage Lucy Renshaw. Nous avons remonté le Nil en dahabieh pendant l'hiver 1873-1874. Les temples, les tombes et les villes vivantes se succédaient sur les rives. J'observais, prenais des notes et dessinais, mais le voyage dépendait aussi de l'équipage égyptien et de ceux qui nous guidaient. Mes pages publiées ont parfois donné aux lecteurs britanniques l'impression que les ruines attendaient simplement leur regard. Les habitants, les travailleurs et leurs propres connaissances des lieux faisaient pourtant partie de chaque étape.
Devant les monuments, j'ai été saisie par leur fragilité. Les visiteurs emportaient des fragments, les inscriptions subissaient des dégradations et les méthodes de fouille restaient inégales. Je voulais qu'on conserve les sites et qu'on enregistre ce qu'on y voyait. Cette préoccupation n'efface pas les contradictions de mon époque : moi aussi, j'ai réuni des antiquités, et les Européens pensaient souvent pouvoir définir seuls la bonne manière de protéger le patrimoine égyptien. Aujourd'hui, la provenance des objets de ma collection et les conditions de leur circulation doivent être examinées, pas enveloppées dans le seul récit d'une passion savante.
Mon livre A Thousand Miles Up the Nile parut en 1877. Il associait itinéraire, dessins, descriptions de monuments et plaidoyer pour leur sauvegarde. Son succès m'a donné une audience inhabituelle pour parler d'Égypte au public britannique. Je n'ai pourtant pas livré un inventaire neutre : mon regard de voyageuse victorienne portait ses choix, ses enthousiasmes et ses préjugés. Les chercheurs peuvent lire ce récit pour comprendre l'état de certains sites au XIXe siècle, mais aussi pour voir comment une Européenne décrivait les Égyptiens de son temps. Les deux lectures sont nécessaires pour en faire une source utile et honnête.
En 1882, avec Reginald Stuart Poole et d'autres soutiens, j'ai participé à la création de l'Egypt Exploration Fund. Nous cherchions des souscriptions pour des enquêtes et des fouilles, et voulions publier les résultats. L'association, devenue l'Egypt Exploration Society, a fourni une continuité que le voyage d'un individu ne pouvait offrir. L'argent récolté en Grande-Bretagne donnait cependant aux financeurs une forte voix sur les priorités de recherche. Les travaux se déroulaient en Égypte, avec des ouvriers et des spécialistes égyptiens dont les noms n'étaient pas toujours conservés par les archives. Leurs gestes et leurs connaissances ne disparaissent pas parce que les comptes rendus leur accordaient peu de place.

J'ai soutenu William Matthew Flinders Petrie, dont les méthodes d'enregistrement précis ont marqué l'archéologie. D'autres chercheurs furent également appuyés par le Fonds. Mon rôle tenait aux lettres, aux conférences, au réseau de donateurs et à la capacité de convaincre que les objets ordinaires méritaient autant d'attention que les chefs-d'œuvre. Les choix des chantiers et la distribution des découvertes reflétaient toutefois les rapports de pouvoir du temps. Protéger un monument ne donnait pas pour autant à une société britannique un droit moral sur les objets qu'elle faisait sortir d'Égypte. C'est une question que mon héritage oblige à reprendre.
J'ai voulu que les études égyptiennes puissent aussi être enseignées. À ma mort en 1892, j'ai légué à University College London une bibliothèque, une collection et les moyens de créer une chaire d'archéologie et de philologie égyptiennes. L'établissement admettait alors les femmes aux diplômes, raison importante de mon choix. Petrie fut nommé premier professeur titulaire de cette chaire en 1893. Les objets que j'avais réunis constituent une partie de l'histoire du futur Petrie Museum ; ils ne doivent pas être confondus avec tous les objets entrés plus tard dans ses vitrines. Les provenances particulières restent à établir dossier par dossier.
Je n'ai pas vécu assez longtemps pour voir tous les développements de l'institution que j'avais aidé à fonder. Mon action a élargi le public de l'égyptologie et donné des ressources durables aux recherches. Elle a aussi participé à un système dans lequel les savants occidentaux occupaient le premier plan, tandis que les Égyptiens fournissaient souvent le travail et voyaient parfois leur patrimoine partir. Une histoire exacte doit tenir ensemble ces faits. Elle doit nommer Lucy Renshaw dans le voyage, les fondateurs dans l'association, les équipages et les travailleurs en Égypte, ainsi que les chercheurs formés après moi.

Ce récit à la première personne est une reconstitution fondée sur les sources indiquées. Je n'ai prononcé ici aucune parole rapportée. Les aquarelles évoquent des moments possibles, sans prétendre représenter une photographie des rencontres. Mon apport à la connaissance de l'Égypte ancienne fut d'avoir relié observation, écriture, mobilisation publique et soutien matériel à des études suivies. Mon livre conserve la trace d'un regard situé ; le Fonds et la chaire ont survécu à leur fondatrice. Leur valeur se mesure aujourd'hui aussi à la place qu'ils donnent à la recherche égyptienne et au soin porté aux monuments dans leur pays.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les trois aquarelles sont des évocations contemporaines et non des documents d'époque ni des portraits fidèles au trait près.
