1851–1923 | Égyptologie égyptienne, musées et lexique hiéroglyphique
Je suis Ahmed Kamal, né au Caire en 1851. Mon pays possédait les monuments étudiés par les savants venus d'Europe, mais ses propres étudiants rencontraient de nombreux obstacles pour accéder aux postes de recherche et de direction. J'ai suivi une formation aux langues anciennes dans l'école d'égyptologie ouverte en Égypte avec Heinrich Brugsch. J'y ai étudié l'égyptien ancien et le copte, ainsi que des langues modernes nécessaires pour lire les travaux étrangers. Je voulais montrer qu'un Égyptien pouvait être auteur, conservateur et professeur de cette histoire, pas seulement l'intermédiaire obligé d'une institution dirigée par d'autres.
J'ai travaillé dans le service des antiquités et au musée égyptien du Caire à une époque de domination administrative étrangère et d'occupation britannique. Les collections changeaient de bâtiment ; chaque déménagement exigeait des inventaires et des décisions concrètes sur la protection des objets. Le public voyait les salles, moins souvent les registres, les emballages et le suivi des provenances. Je me suis occupé de ces tâches et de la description de monuments. Des restaurateurs, porteurs, gardiens et employés égyptiens y participaient également. Les noms de ceux qui signaient les catalogues ne disent pas à eux seuls qui a rendu possible la vie matérielle du musée.
Mon travail ne se limitait pas aux vitrines. Je parcourais des sites et publiais des inscriptions, des stèles et des objets qui demandaient une lecture patiente. Le choix d'une copie, l'état d'une pierre, la position d'un fragment pouvaient changer une interprétation. La cache des momies royales de Deir el-Bahari est souvent racontée autour de directeurs européens. Les récits égyptiens rappellent la présence de chercheurs et d'employés locaux dans les opérations. Il faut toutefois distinguer les participations attestées dans chaque étape, et ne pas transformer cette histoire complexe en scène héroïque attribuée à un seul homme, quel qu'il soit.
J'ai défendu l'enseignement de l'Égypte ancienne aux Égyptiens. À l'école des maîtres et dans les cours destinés aux étudiants, je souhaitais transmettre la lecture des textes et une connaissance directe des monuments. Je soutenais aussi l'idée de musées régionaux, afin que les objets et les récits ne soient pas tous concentrés au Caire ou envoyés à l'étranger. Une telle politique supposait des locaux, des personnels formés et des ressources régulières. La simple ouverture d'une salle ne remplace pas la conservation ni la recherche. Mais elle permettait aux habitants de rencontrer des traces de l'histoire de leur région sans dépendre d'un grand musée lointain.
Je me suis consacré pendant de longues années à un lexique de la langue égyptienne ancienne. J'y comparais les signes et les mots avec des équivalents arabes et français. Ce projet avait une portée savante, mais aussi politique et pédagogique : l'accès à l'Égypte pharaonique ne devait pas passer uniquement par les langues européennes. Les rapprochements linguistiques que je proposais demandent aujourd'hui un examen critique ; toutes les ressemblances ne prouvent pas une parenté ou une continuité. Pourtant, l'effort de présenter le vocabulaire ancien en arabe ouvrait un espace de recherche longtemps minoré. Les manuscrits conservés témoignent de l'ampleur de ce travail.
Les responsables européens du service des antiquités détenaient une grande part du pouvoir de décision. J'ai pu travailler avec eux, parfois bénéficier de leurs réseaux, mais aussi chercher à élargir la place des Égyptiens dans l'institution. Cette histoire n'est donc ni celle d'une collaboration sans tensions ni celle d'un refus absolu. Elle est faite de négociations quotidiennes, d'emplois obtenus, de cours créés et de savoirs publiés. Mes propres publications reflètent les idées et les outils de mon temps. Elles doivent être relues comme des contributions originales, et non seulement comme un prélude à l'égyptologie nationale qui se développera ensuite.

Le dictionnaire ne fut pas largement disponible de mon vivant dans la forme que j'espérais. Sa conservation et sa présentation récente par la Bibliotheca Alexandrina et le British Museum ont permis de mieux connaître son ambition. Une page montrant des mots hiéroglyphiques avec leurs correspondances arabes et françaises peut sembler un détail ; elle modifie en réalité la question de savoir pour qui le savoir ancien est écrit. Lorsque des chercheurs égyptiens peuvent utiliser leur langue pour étudier les textes de leurs ancêtres, ils ne reçoivent plus simplement une interprétation importée. Ils peuvent proposer des lectures, discuter les erreurs et transmettre leur propre méthode.
Je suis mort en 1923. Mon nom désigne aujourd'hui une voie pionnière de l'égyptologie égyptienne. Il ne faut pourtant pas en faire un personnage isolé ni effacer ceux qui ont étudié avant et après moi. Les employés des musées, les enseignants, les étudiants et les chercheurs des provinces ont partagé cette entreprise. L'histoire des antiquités égyptiennes gagne à sortir d'une succession de directeurs européens et à examiner les conditions de travail des savants locaux. Mes catalogues et mon lexique sont à replacer dans cette continuité. Ils témoignent d'une ambition : comprendre et conserver les monuments d'Égypte avec les Égyptiens au centre du travail.

Ce « je » est une reconstitution à partir des sources citées, sans citation inventée. Les aquarelles évoquent un portrait documenté, la rédaction du lexique et le musée ; leurs détails ne constituent pas des preuves photographiques. J'ai apporté à la connaissance de l'Égypte l'étude de ses textes et de ses collections, l'enseignement aux étudiants égyptiens et un projet de dictionnaire accessible en arabe. Le récit ne prétend pas que j'ai accompli seul ces tâches, ni que chacune de mes hypothèses demeure acceptée. Il invite à rendre visibles les contributions égyptiennes que l'histoire traditionnelle de la discipline a trop longtemps laissées au second plan.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur une scène précise.
