1821–1881 | Saqqara et la naissance du musée de Boulaq
Je suis Auguste Mariette, né à Boulogne-sur-Mer en 1821. Mon intérêt pour les textes et les objets égyptiens m’a conduit à partir pour l’Égypte en 1850. Ma mission initiale concernait des manuscrits, mais les vestiges de Saqqara ont rapidement retenu mon attention. Des sphinx antiques me donnèrent la piste d’un ensemble de monuments associés au culte du taureau Apis. Les habitants de la région connaissaient ces lieux ; je n’ai pas fait surgir une nécropole du néant. Mon travail fut de conduire une fouille qui en révéla des secteurs et de les faire entrer dans les débats archéologiques de mon siècle.
À Saqqara, le dégagement de l’avenue des sphinx et des galeries du Sérapéum demanda un effort considérable. Les ouvriers égyptiens creusaient, évacuaient le sable et maniaient des pierres lourdes. Sans eux, mes observations et mes publications n’auraient pas existé. Les récits de découverte centrés sur mon nom effacent trop souvent cette main-d’œuvre. Ils omettent aussi les conditions concrètes du chantier : la poussière, les accès étroits, la fragilité des objets et les décisions prises dans l’urgence. Je devais noter les relations entre vestiges, mais les méthodes de fouille de mon temps n’assuraient pas toujours la conservation du contexte que l’archéologie actuelle juge essentielle.
Le Sérapéum contenait des sépultures liées aux taureaux Apis, animaux sacrés associés au dieu Ptah à Memphis. Les sarcophages et les inscriptions permettaient d’étudier des pratiques religieuses sur une longue durée. L’ampleur des galeries frappait les visiteurs, mais leur valeur ne résidait pas seulement dans le spectaculaire. Chaque inscription pouvait relier un enterrement à un souverain ou à un événement. J’ai publié une partie des résultats ; des archives et des matériaux dispersés continuent d’être réexaminés. Les chercheurs corrigent certaines de mes interprétations et regrettent les informations perdues. Un chantier fameux n’est pas pour autant un chantier sans lacunes.
Je suis revenu en Égypte à la fin des années 1850 avec une idée plus large : mieux protéger les antiquités contre les sorties incontrôlées et construire un musée dans le pays. Saïd Pacha me confia en 1858 la direction d’un service des antiquités. Cette nomination n’était pas la naissance de l’intérêt égyptien pour son propre passé. Méhémet Ali avait déjà envisagé des mesures et des collections, et des administrateurs égyptiens avaient pris des initiatives. J’ai apporté une organisation nouvelle, soutenue par le pouvoir local, mais dans un cadre où un Français occupait la position dirigeante. Cette contradiction fait partie de l’histoire de l’institution.
Le musée de Boulaq fut officiellement inauguré en 1863. Il permettait de conserver et de montrer en Égypte un ensemble croissant d’objets, plutôt que de les envoyer systématiquement dans les capitales européennes. J’y ai organisé des salles et rédigé des notices pour aider les visiteurs à comprendre les pièces. Les gardiens, les restaurateurs, les employés et les responsables égyptiens contribuaient à faire vivre le lieu. Le musée n’était pas une solution parfaite : les réserves, l’espace, les inondations et les pratiques de partage ou de don d’antiquités posaient d’autres difficultés. Mais il marquait une étape décisive dans l’existence d’une institution patrimoniale égyptienne.

J’ai dirigé ou suivi des fouilles sur de nombreux sites et cherché à empêcher certaines exportations. Dans le même temps, mes propres chantiers pouvaient être rapides et très vastes. On ne peut présenter la protection d’un patrimoine comme un mérite absolu si l’on ne regarde pas aussi les méthodes employées pour l’exhumer. Les objets tirés de tombes ont parfois été séparés de leurs associations originales ; des monuments ont été dégagés selon les priorités du musée et du pouvoir. Les règles de l’archéologie ont changé depuis le XIXe siècle. L’étude de mes rapports et des sites permet de mesurer à la fois les progrès d’organisation et leurs limites.
Le service des antiquités et le musée ont joué un rôle durable dans la constitution des collections du Caire. Leur direction a pourtant longtemps favorisé des Européens, tandis que des savants égyptiens devaient lutter pour obtenir une place équivalente. Ahmed Kamal Pacha, plus tard, incarnera cette revendication et développera une égyptologie menée par des Égyptiens. Mon parcours ne doit pas être isolé de cette histoire institutionnelle. J’ai contribué à garder des antiquités sur le territoire, mais je n’ai pas créé à moi seul la capacité du pays à connaître et protéger son passé. Les travailleurs et les autorités égyptiennes en furent également des acteurs.
Je suis mort au Caire en 1881. Mon nom reste lié au Sérapéum et au musée de Boulaq. Les fouilles de Saqqara ont ouvert un corpus majeur sur le culte d’Apis, et l’institution de Boulaq a préparé les musées égyptiens ultérieurs. Les recherches actuelles examinent cependant mes archives, les provenances, les pertes de contexte et les choix faits sur les chantiers. Cette critique ne supprime pas mon apport ; elle le rend plus précis. Un patrimoine ne se protège pas seulement en l’exposant. Il faut documenter les objets, préserver les sites et faire place aux chercheurs et aux habitants du pays auquel ces vestiges appartiennent.

Cette voix en « je » est reconstituée à partir des sources citées, sans citation privée inventée. J’ai fouillé le Sérapéum, dirigé le service des antiquités et organisé un musée au Caire. Les ouvriers égyptiens ont rendu possibles les découvertes de Saqqara ; les autorités et les employés égyptiens ont porté l’institution. Mes méthodes et ma position de directeur français appellent une lecture critique. L’Égypte ancienne n’est pas une collection de pièces à sauver par un homme venu d’ailleurs : elle est un ensemble de sites, de textes et d’objets dont l’histoire moderne appartient aussi aux Égyptiens qui l’ont étudiée, conservée et vécue.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
