
Avant d’être une pièce de musée, la pierre de Rosette a été un texte public, puis un matériau de construction. Ses cassures ont emporté une partie du décret ; son remploi l’a préservée jusqu’à sa découverte, en 1799. Des prêtres de Ptolémée V aux soldats et aux savants de l’expédition d’Égypte, son histoire suit celle des hommes qui l’ont fait graver, dégagée, copiée et disputée.
196 av. J.-C. : faire reconnaître un roi
Le décret est adopté par des prêtres réunis à Memphis, sous Ptolémée V Épiphane. La dynastie issue des compagnons d’Alexandre règne alors sur l’Égypte, mais son autorité a été fragilisée par des révoltes. Le jeune souverain a besoin de soutiens ; les temples ont leurs intérêts à défendre.
Le texte célèbre les bienfaits du roi et les avantages qu’il accorde aux sanctuaires. En retour, les prêtres organisent les honneurs de son culte. Derrière l’éloge se dessine un accord politique et religieux : affirmer la légitimité du souverain en l’inscrivant dans la vie des temples.
Une fois le décret établi, il faut lui donner une forme durable. La pierre est un fragment de stèle en granodiorite, une roche dure. Des artisans ont préparé la surface et gravé les caractères. Les prêtres qui adoptent le texte et les hommes qui exécutent ce travail remplissent des fonctions différentes.
Une pierre, trois écritures, deux langues
Le regard distingue trois registres. En haut figurent les hiéroglyphes ; au centre, le démotique, une écriture cursive égyptienne ; en bas, le grec. Les deux premières écritures transcrivent l’égyptien, la troisième le grec ancien. Il s’agit donc de deux langues et de trois écritures.
Ces versions donnent au décret une place dans plusieurs traditions écrites : celle des inscriptions sacrées, celle des usages égyptiens courants et celle de l’administration grecque. Elles fournissent aux chercheurs des textes à confronter, mais pas un dictionnaire prêt à l’emploi. La pierre est incomplète et les correspondances doivent être établies.

1799 : une découverte dans un chantier militaire
En juillet 1799, près de la ville de Rosette, aujourd’hui Rachid, les Français réaménagent le fort Julien. Le bloc inscrit apparaît dans un mur où il a été remployé. Le chantier révèle un objet déplacé depuis son emplacement antique et transformé en matériau.
L’officier du génie Pierre-François Bouchard reconnaît l’intérêt de la trouvaille. L’ingénieur Michel-Ange Lancret en informe l’Institut d’Égypte ; sa lettre est lue le 29 juillet. La présence du grec fait espérer qu’il sera possible de comprendre les autres inscriptions. Le bloc est ensuite transporté au Caire et confié à l’Institut.
La découverte entre ainsi dans un réseau de travail. Repérer l’objet ne suffit pas : il faut le protéger, le transporter et rendre ses caractères accessibles à ceux qui sauront les étudier.
1801 : que peuvent emporter les vaincus ?
Deux ans plus tard, la situation militaire décide du sort des collections. Les forces françaises capitulent à Alexandrie, à la fin d’août 1801, devant les armées britannique et ottomane. L’article 16 place les antiquités réunies pour la République française à la disposition des généraux alliés. La pierre de Rosette fait partie des œuvres remises aux Britanniques. Menou, qui la revendique comme sa propriété, ne parvient pas à la conserver.
La discussion porte aussi sur les résultats des recherches. Pour les savants, abandonner leurs collections et leurs papiers ferait perdre une grande partie du travail de l’expédition. Geoffroy Saint-Hilaire, accompagné de Savigny et de Delile, intervient auprès du général britannique Hutchinson.
Le récit publié en 1847 par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, fils du naturaliste, rapporte une menace de détruire les richesses scientifiques plutôt que de les livrer. Finalement, la pierre part pour la Grande-Bretagne ; les savants rapportent en France une documentation considérable, qui permettra la publication de la Description de l’Égypte.
La pierre voyage, ses inscriptions aussi
La pierre rejoint le British Museum en 1802, donnée au musée par George III. Mais son inscription a déjà commencé une autre circulation, sur papier. Les Français en ont pris des empreintes avant de quitter l’Égypte. Champollion travaille sur ces estampages.
Une copie dessinée reproduit les signes par le travail du dessinateur. Une empreinte relève leur forme à partir de la surface ; un moulage restitue aussi le relief. Ces procédés rendent possible une étude à distance. Leur fidélité compte : une petite différence de trait peut modifier une comparaison.
La possession du bloc et l’accès au texte suivent désormais des chemins distincts. Dans son Précis, Champollion souligne lui-même le rôle des empreintes, dessins et gravures dans les recherches des savants de plusieurs pays.
Young et Champollion : comparer avant de lire
Silvestre de Sacy et le Suédois Johan David Åkerblad ouvrent des pistes en recherchant des noms propres grecs dans le démotique. Thomas Young poursuit les comparaisons et identifie des valeurs phonétiques dans le nom hiéroglyphique de Ptolémée. Ces avancées précèdent la compréhension générale du système.
Champollion dispose d’un autre appui essentiel : le copte, dernier état de la langue égyptienne, qu’il étudie depuis sa jeunesse. Il confronte Rosette à des inscriptions et à des noms royaux relevés sur d’autres monuments. La pierre fournit une prise ; le travail s’étend bien au-delà de ses trois registres.
En 1822, Champollion annonce le déchiffrement des hiéroglyphes. La Lettre à M. Dacier expose ses premières conclusions ; le Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, en 1824, en développe la démonstration. Après des siècles pendant lesquels leur lecture s’était perdue, les inscriptions de l’Égypte ancienne peuvent de nouveau être comprises. Le point décisif est de comprendre comment une même écriture associe des signes qui expriment des sons et d’autres qui portent le sens. Sur les parois des temples, les stèles et les papyrus, les mots retrouvent leur voix. À travers eux, l’Égypte peut enfin raconter son histoire.

Deux grands ouvrages, deux entreprises différentes
La Description de l’Égypte est l’œuvre collective issue de l’expédition de 1798–1801. Ses premières livraisons paraissent en 1809. Champollion puise dans cette œuvre collective une partie de ses matériaux de recherche. Pour retrouver la reproduction de Rosette, le repère est précis : Antiquités, volume V des planches, planches 52 à 54, consacrées aux trois écritures.
Les Monuments de l’Égypte et de la Nubie de Champollion proviennent d’un voyage ultérieur, accompli en 1828–1829 avec la mission franco-toscane. Leurs quatre volumes de planches sont publiés après sa mort, entre 1838 et 1845, sous la responsabilité de son frère. Ce corpus de relevés de monuments prolonge l’enquête menée après le déchiffrement.
Voir l’original, retrouver ses reproductions
L’original est conservé à Londres, au British Museum, sous le numéro EA24. Le musée le présente dans le parcours des sculptures égyptiennes ; une réplique est également proposée dans la galerie des Lumières.
En France, le musée Champollion de Vif conserve un estampage du début du XIXe siècle, à l’encre brune sur papier. Ce document appartient à l’histoire des outils de recherche : il montre comment la face inscrite pouvait parvenir sur la table d’un savant sans que la pierre le suive.
À Figeac, le changement d’échelle est spectaculaire. En 1990, Joseph Kosuth réalise Ex Libris J.-F. Champollion sur la place des Écritures, au pied du musée. Une immense reproduction de Rosette occupe le sol. Cette œuvre contemporaine invite à traverser les écritures du regard et du pas ; elle se distingue de l’estampage documentaire comme de l’original antique.
Pour approfondir
- La pierre de Rosette et la course au déchiffrement — suivre les étapes de la lecture des hiéroglyphes.
- Les hiéroglyphes ptolémaïques — replacer le décret dans les pratiques écrites de son époque.
Sources et références
- British Museum, The Rosetta Stone : décret, contexte politique, écritures, déchiffrement et entrée au musée.
- Jean Leclant, Le lieutenant Bouchard, l’Institut d’Égypte et la Pierre de Rosette, Bulletin de la Société française d’égyptologie, 146, 1999 : chantier du fort Julien, annonce à l’Institut, transport et empreintes.
- Christiane Ziegler, Témoignage de l’expédition d’Égypte : une nouvelle acquisition du musée du Louvre, CRAI, 146-1, 2002, p. 131–140, notamment p. 131 : capitulation et remise des antiquités.
- British Museum, Egyptian sculpture : matériau et réplique ; notice de l’original EA24.
- Vanessa Desclaux et Hélène Virenque, BnF, Jean-François Champollion (1790–1832) : formation, copte, publications et voyage de 1828–1829.
- Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Vie, travaux et doctrine scientifique d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, 1847, chapitre III, section VI : négociations sur le retour des collections scientifiques.
- Julie Garel-Grislin, BnF, La Description de l’Égypte : origine collective et entreprise éditoriale ; BnF, Dessiner l’Égypte.
- BnF, L’aventure Champollion. Dans le secret des hiéroglyphes, dossier de presse, 2022 : estampages utilisés par Champollion et Description de l’Égypte.
- Jean-François Champollion, Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, 1824, notamment chapitre I : premières recherches de Sacy, Åkerblad et Young. Source de l’un des protagonistes.
- Michel Dewachter, Du texte au signe, la pierre de Rosette et les premières collections d’antiquités égyptiennes, BSFE, 146, 1999, p. 25 et note 1 : Description de l’Égypte, Antiquités, vol. V, pl. 52–54, et rivalités nationales.
- Département de l’Isère, musée Champollion, dossier de presse, juin 2021, p. 12 et 30 : estampage de Rosette.
- Musée Champollion de Figeac, La place des Écritures, Ex-Libris : œuvre de Joseph Kosuth, 1990.
Illustration du travail de comparaison : cartouches repris d’après le Tableau méthodique des hiéroglyphes, Description de l’Égypte, Antiquités, tome V, planche 51, dessin de Jomard (gravure du domaine public). Évocation contemporaine créée avec l’IA. Assemblage de Rosette : planches 52–54, parties raccordées et gris harmonisés sans génération des inscriptions.