
Les temples d’Edfou, de Dendara et d’Esna conservent des inscriptions particulièrement abondantes. Elles appartiennent à une époque où l’administration écrit surtout en grec et en démotique. Les hiéroglyphes restent pratiqués dans les milieux lettrés des temples, qui multiplient leurs formes et leurs valeurs. La quantité de textes visibles ne doit donc pas être confondue avec le nombre de personnes capables de les lire.
| Repère | Date |
|---|---|
| Alexandre le Grand en Égypte | 332 av. J.-C. |
| Fondation du temple d’Edfou | 237 av. J.-C. (Ptolémée III) |
| Décret de Memphis (pierre de Rosette) | 196 av. J.-C. |
| Début du temple d’Hathor à Dendara | 54 av. J.-C. (Ptolémée XII) |
| Hymnes cryptographiques d’Esna | fin du Ier siècle apr. J.-C. |
| Derniers textes d’Esna | vers 250 apr. J.-C. (empereur Dèce) |
| Dernière inscription hiéroglyphique datée, Philae | 24 août 394 apr. J.-C. |
Des rois grecs, des temples égyptiens
Après Alexandre, arrivé en Égypte en 332 av. J.-C., les Ptolémées gouvernent le pays ; Rome leur succède en 30 av. J.-C. Le grec et le démotique servent à l’administration. Les souverains étrangers se présentent néanmoins en pharaons sur les monuments et financent les grands sanctuaires.
Edfou, Dendara, Kom Ombo, Esna et Philae conservent les traces de ces constructions et de ces décors. Le temple d’Horus à Edfou, bâti de 237 à 57 av. J.-C., offre un ensemble particulièrement bien conservé. Les inscriptions y décrivent les fêtes, les rituels, la géographie sacrée et les récits de fondation. Elles nous renseignent même sur les livres du temple. Maxence de Rochemonteix puis Émile Chassinat ont entrepris leur publication pour l’IFAO à partir de 1892.
Documents cités : Les écritures du quotidien
Comment le répertoire explose
Les prêtres continuent à employer phonogrammes, logogrammes et déterminatifs. Ils multiplient toutefois les possibilités : des signes sont modifiés ou combinés, un animal reçoit une couronne, une figure divine un attribut. Les inventaires atteignent plusieurs milliers de signes ; les chiffres de 6 000 à 7 000 souvent cités dépendent de ce que l’on compte comme forme distincte.
Un signe ancien peut aussi recevoir une nouvelle valeur. Avec l’acrophonie, la première consonne du mot représenté devient la valeur phonétique du signe. Une même consonne peut dès lors être écrite de nombreuses façons. Le choix parmi ces graphies donne au lettré l’occasion de faire entrer dans l’inscription une référence aux formes et aux attributs du dieu.
La langue des inscriptions reprend l’égyptien classique du Moyen Empire, alors que les usages courants ont évolué. Les lettrés apprennent cet égyptien de tradition et les graphies qui lui sont associées. La valeur sonore des signes s’accompagne parfois de références aux attributs d’un dieu.
Documents cités : Comment fonctionnent les hiéroglyphes
Esna : des hymnes écrits avec un seul animal
Dans le pronaos du temple de Khnum à Esna, deux hymnes attirent particulièrement l’attention. L’un est composé presque entièrement de béliers, l’autre de crocodiles. Ils datent de l’époque de Domitien, à la fin du Ier siècle de notre ère.
La posture, la coiffure et les attributs du bélier ou du crocodile modifient sa valeur dans le texte. Le lecteur retrouve les mots d’un hymne dans cette succession d’animaux. Le choix des formes visibles contribue en même temps à la louange divine.
Serge Sauneron entreprend la publication des textes d’Esna en 1959 et étudie ces procédés d’écriture. L’hymne aux béliers est aujourd’hui traduit de manière satisfaisante. Celui aux crocodiles, plus difficile et endommagé, garde des passages dont la lecture reste incertaine.

Pourquoi tant de complexité ?
Les inscriptions tardives réunissent un savoir religieux considérable. Dans un pays gouverné par des souverains étrangers, les temples sont des lieux où se conserve et se retravaille une tradition égyptienne. Les choix graphiques permettent de développer cette tradition dans la matière même de l’écriture.
La maîtrise de ces graphies distingue les lettrés des temples et suppose une longue formation. Leurs compositions répondent à plusieurs préoccupations religieuses et sociales. Il serait insuffisant d’expliquer leur complexité par le seul souhait d’écarter les autres lecteurs.
Cette spécialisation rend cependant la transmission dépendante des institutions qui la portent. Lorsque les temples perdent leurs ressources et leurs prêtres, il devient plus difficile de former ceux qui sauront encore lire, composer et graver ces textes.

Lire l’écriture ptolémaïque aujourd’hui
Longtemps jugés décadents, ces textes ont retrouvé leur place dans la recherche grâce à un patient travail d’édition. Chassinat à Edfou, Chassinat, François Daumas et Sylvie Cauville à Dendara, Sauneron à Esna ont largement contribué à leur étude. Dieter Kurth a donné une grammaire de référence de l’égyptien ptolémaïque et dirigé le projet Edfou.
Les relevés de ces textes ont aussi servi à identifier les signes tardifs aujourd’hui disponibles dans les outils informatiques. En 2024, Unicode en a intégré près de 4 000 supplémentaires. Les codes permettent de les saisir et de les afficher ; leur interprétation repose toujours sur les textes et les études qui les documentent.
Documents cités : L’ère numérique
Vers la disparition
Les sanctuaires conservent les conditions nécessaires à cet apprentissage. Sous Rome, leur affaiblissement réduit progressivement le nombre de lettrés capables de composer et de lire les inscriptions. La dernière inscription hiéroglyphique datée connue se trouve à Philae, où nous conduit l’article suivant.
Voir : La disparition
Sources
- Serge Sauneron, Esna, Le Caire, IFAO, 1959-2009, en particulier L’écriture figurative dans les textes d’Esna (Esna VIII, 1982).
- Émile Chassinat, Le temple d’Edfou, Le Caire, IFAO, MMAF, 1892-1934.
- Dieter Kurth, Einführung ins Ptolemäische. Eine Grammatik mit Zeichenliste und Übungsstücken, Hützel, Backe-Verlag, 2007-2008.
- Sylvie Cauville, L’offrande aux dieux dans le temple égyptien, Louvain, Peeters, 2011.
- Andréas Stauder, chapitre sur la cryptographie égyptienne, dans John Bodel et Stephen Houston (dir.), The Hidden Language of Graphic Signs. Cryptic Writing and Meaningful Marks, Cambridge University Press, 2021.