La campagne de Nubie, sauver les temples des eaux

Lorsque l’Égypte décide de construire le haut barrage d’Assouan, les ingénieurs savent que le futur lac noiera la vallée sur des centaines de kilomètres, jusqu’au Soudan. Dans cette Nubie longtemps restée à l’écart des grands itinéraires se dressent des temples de Ramsès II, des sanctuaires ptolémaïques et romains, des églises, des forteresses et des milliers de sites encore inexplorés. Personne n’avait jamais tenté de sauver un tel ensemble. L’opération qui s’engage alors va durer vingt ans.

L’appel de 1960

Le 8 mars 1960, à la demande de l’Égypte et du Soudan, le directeur général de l’UNESCO, Vittorino Veronese, lance un appel international. André Malraux y répond par un discours resté célèbre, qui fait des temples nubiens un bien de l’humanité entière. L’égyptologue Christiane Desroches-Noblecourt, alors au Louvre, joue un rôle décisif pour convaincre les autorités égyptiennes et mobiliser les gouvernements européens.

La campagne a deux volets. Le premier est scientifique : relever, photographier et fouiller en urgence une région qui va disparaître. Des missions de nombreux pays se partagent le terrain, de la première à la deuxième cataracte. Le second est technique : démonter les monuments qui peuvent l’être et les remonter hors d’atteinte des eaux.

Abou Simbel, la montagne déplacée

Le cas le plus spectaculaire est celui d’Abou Simbel. Les deux temples de Ramsès II et de Néfertari sont creusés dans la falaise ; il est impossible de les transporter d’un seul tenant. Plusieurs projets sont étudiés, dont une digue protectrice et un soulèvement par vérins. La solution retenue consiste à découper la roche en blocs.

De 1964 à 1968, un consortium international scie les temples en plus d’un millier de blocs pesant pour la plupart une vingtaine de tonnes. Les blocs sont numérotés, stockés, puis remontés à environ 65 mètres plus haut et 200 mètres en retrait. Une voûte de béton recouverte de roche recrée la colline. L’orientation d’origine est respectée, afin que le soleil continue d’éclairer le sanctuaire deux fois par an.

Philae et les autres temples

Philae pose un autre problème. Depuis la construction du premier barrage, au début du XXe siècle, le sanctuaire d’Isis passait une partie de l’année sous l’eau. Le haut barrage l’aurait laissé immergé en permanence. Entre 1972 et 1980, un batardeau est construit autour de l’île, l’eau est pompée, et les monuments sont démontés puis transférés sur l’île voisine d’Agilkia, remodelée pour évoquer le site d’origine. La fiche du sanctuaire d’Isis détaille ce déplacement.

D’autres monuments sont regroupés sur quelques sites nouveaux. Le temple de Kalabsha, démonté par une équipe ouest-allemande, est remonté près du barrage avec Beit el-Ouali et le kiosque de Qertassi. Wadi es-Sebua rejoint Dakka et Maharraqa ; Amada, déplacé sur rails par une équipe française, voisine avec Derr. Au Soudan, les temples de Bouhen et de Semna sont transportés au musée de Khartoum.

Des temples offerts au monde

En remerciement de leur aide, l’Égypte offre quatre temples à des pays contributeurs. Dendour se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York, Debod dans un parc de Madrid, Taffeh au musée national des Antiquités de Leyde et Ellesyia au Musée égyptien de Turin. Des éléments plus modestes, comme une porte de Kalabsha conservée à Berlin, ont suivi le même chemin.

Un héritage qui dépasse la Nubie

La campagne se clôt officiellement le 10 mars 1980, à Philae. Son coût total se chiffre en dizaines de millions de dollars, pour une large part financés par la contribution internationale. Tout n’a pas été sauvé : des villages, des cimetières et de nombreux sites fouillés à la hâte reposent sous le lac.

Son effet le plus durable est ailleurs. L’expérience nubienne a montré que la protection de certains lieux pouvait devenir une responsabilité partagée entre les nations. Elle a nourri la Convention du patrimoine mondial, adoptée par l’UNESCO en 1972. En 1979, les monuments de Nubie, d’Abou Simbel à Philae, sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial. Visiter ces temples aujourd’hui, c’est donc voir à la fois une œuvre antique et l’œuvre de ceux qui l’ont soustraite aux eaux.